Olivier Père

Cannes 2016 Jour 11 : The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (Compétition)

C’est typiquement le film que la critique adore haïr. Et son auteur semble être le premier à y prendre plaisir. Ego trip à la mégalomanie assumée dès le générique – les initiales de Nicolas Winding Refn s’affichent sur le générique comme la griffe d’un grand couturier – The Neon Demon enfonce le clou dans le désir arrogant du cinéaste danois de s’affranchir des règles élémentaires de la mise en scène et de la narration. NWR n’a pas grand chose à dire sur le monde de la mode et du luxe qu’il observe de manière hautaine en en reproduisant l’esthétique papier glacé, à sa façon extrémiste et agressive. On pourrait comparer pour mieux les opposer The Neon Demon avec Personal Shopper, le second offrant un point de vue critique et même moral, le premier choisissant d’avancer en fonction énergie lente, dans un mouvement immobile fascination/répulsion. Mais l’intérêt est ailleurs : The Neon Demon confirme l’orientation un peu démente de NWR vers l’abstraction, l’art cinétique, délaissant la logique (et une certaine idée du cinéma) pour s’enivrer d’effluves visuelles et sonores destinées à traumatiser la rétine en douceur. Le début du film est vraiment somptueux, montrant l’arrivée de Jesse (Elle Fanning, parfaite), longiligne provinciale mineure et naïve dans l’univers impitoyable des super models à Los Angeles. Elle n’a jamais vu le loup, mais c’est un puma qui fera irruption dans la chambre de son motel, dans une scène incroyable. The Neon Demon s’ouvre sur une séance de shooting au look porn art, l’adolescente à l’érotisme trouble posant en cadavre ensanglanté sous l’objectif de son petit copain, photographe amateur. L’ascension de Jesse au pays des poupées de chair va coïncider avec sa coupure du monde réel puis son engloutissement dans un cauchemar éveillé fait de sorcellerie, de saphisme, de nécrophilie et de cannibalisme. Rien que ça. C’est du côté du cinéma d’horreur qu’il faut chercher les véritables qualités de The Neon Demon, même si la dimension documentaire du film monstre de NWR n’est pas à négliger. The Neon Demon est un quasi remake de Suspiria de Dario Argento, moins convulsif que l’original mais tout aussi féminin, psychédélique et allumé, accouchant d’images à la fois sublimes et obscènes. NWR peut prétendre au statut de grand gourou visionnaire, créateur d’ambiances stupéfiantes et de scènes choc à la plasticité malsaine. Un terrain qu’il occupe seul aujourd’hui, et avec panache.

Elle Fanning dans The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Elle Fanning dans The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Nicolas Winding Efn Nicolas Winding Refn © ARTE France Cinéma

Nicolas Winding Refn © ARTE France Cinéma

 

Catégories : Actualités

11 commentaires

  1. Jeannot dit :

    L’avez-vous trouvé supérieur à Only God Forgives ?

  2. ballantrae dit :

    vous me rassurez, Olivier, car tout dans les images entrevues suscitait mon attente et contrastait donc avec l’accueil pour le moins hostile reçu par le film.
    Après, cette année ce semblait une sorte de jeu de s’en prendre aux films qui flirtent avec le genre cf Assayas.
    Only god forgives m’avait déçu malgré ses réelles beautés plastiques mais j’ai aimé Bronson, Valhalla rising ou bien sûr Drive.Et les Pusher sont une aventure passionnante dans le domaine du polar poisseux.

  3. Regnault dit :

    Le fan de « Suspiria » de Dario Argento que je suis (rencontré récemment à la cinémathèque), approuve ce « quasi remake », comme vous dites. Vu aujourd’hui, quel film étrange! Nicolas Winding Refn a du talent car il parvient à extraire Los Angeles de son identité pour faire un film avec un univers singulier (chose bien difficile). L’organisation du film est le plus impressionnant. Dommage de le voir absent du Palmarès en effet. L’horreur est si bien maîtrisée. Pas une seule chose ne dépasse, c’est propre comme une robe haute couture.
    Pardonnez cet élan d’enthousiasme mais entre ça et « Elle », je ne sais plus où donner de la tête.

    • olivierpere dit :

      je vois qu’on partage les mêmes enthousiasmes…

    • ballantrae dit :

      Ce ne me semble pas un film d’horreur ni même un film de genre mais une rêverie esthétique pure où le prétexte générique est encore plus « oublié » que dans Suspiria et Inferno qui gardaient un pied dans l’élaboration d’une mythologie démoniaque.
      On n’atteint pas le degré intense d’une expérience absolue type Under the skin, l’un des rares grands films qui ont su inventer leur matière et leur langage ces 10 dernières années mais on est indéniablement sur ce terrain de l’expérience des limites du récit cinématographique…et de manière bien plus sexy que pour Le camion de Duras!
      Il est clair que NWR est trop intelligent et singulier pour complaire à ceux qui lui prescrivaient un « programme » d’après Drive.Voilà un auteur , comme Dumont d’une autre manière, qui peut aller ds des directions encore hallucinantes à l’avenir.
      A propos, en parlant de sorcières, qui a vu Belladona et aussi The witch dont les sorties coincident de manière étonnante ??? Le premier me semble ahurissant au vu des qqs images visibles sur la toile et le projet du second (dont l’auteur évoque ds ses propos et Dreyer et Bergman: assez singulier pour un jeune auteur américain même estampillé Sundance) est assez singulier pour retenir l’attention.

      • olivierpere dit :

        Je n’ai pas encore vu The Witch mais Belladonna est un film d’animation extraordinaire, à découvrir absolument.

        • ballantrae dit :

          Effectivement extraordinaire ce Belladonna, une expérience inédite sur grand écran pour ma part qui nous rappelle combien grandes furent les 70′.
          Je suis sûr que vous nous ferez une belle chronique sur ce joyau un de ces quatre.

      • olioeaglio dit :

        The Witch est un grand film d’épouvante, à voir absolument. Il se distingue totalement de la production actuelle, je pense que dans quelques années, il sera très difficile de le rattacher à une époque précise. Beau, bouleversant, et effrayant.

  4. ballantrae dit :

    De vraies fulgurances plus synchrones avec le « récit » que pour Only god forgives de façon à créer une matière dense, ténue où on ne verra que des métonymies du monde de la mode qui s’effacent au profit de purs stimulis sonores et visuels.
    Argento est dans les parages, Lynch aussi mais NWR invente sa propre poétique à coups de blocs de scènes dont on sent qu’ils pourraient phagocyter le film entier tant le vertige formel pousse le cinéaste à tailler et retailler ses diamants de la même manière que les modèles se font charcuter le corps pour atteindre la perfection.
    La bande annonce est un cas d’école car elle promet un film que nous ne verrons pas tout en recélant l’essentiel des pointes graphiques que nous verrons bel et bien!
    J’avais beaucoup aimé moult films de NWR -Valhalla rising demeure mon préféré pour le moment-et ce nouvel opus confirme sa place singulière ds le paysage cinématographique: un formaliste à qui il manque peu pour larguer définitivement la notion de récit, de personnage.

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