Olivier Père

Les Rats de Robert Siodmak

ARTE diffuse Les Rats (Die Ratten, 1955) de Robert Siodmak lundi 4 avril à 22h40. Vous pourrez également visionner ce classique du cinéma allemand en télévision de rattrapage pendant sept jours sur ARTE+7.

Ce drame marque le retour au pays du cinéaste allemand Robert Siodmak qui avait poursuivi sa carrière en France puis aux Etats-Unis, poussé à l’exil par la montée du nazisme dans les années 30, à l’instar de Fritz Lang et d’autres personnalités du cinéma allemand d’avant-guerre. Au début des années 50 Siodmak abandonne Hollywood où il avait signé quelques classiques du film noir et rentre en Europe. Après un ratage anecdotique en France (Le Grand Jeu), Siodmak trouve en Allemagne un projet à la hauteur de ses ambitions et de son talent, produit par l’énergique Artur Brauner, l’un des principaux artisan de la reconstruction de l’industrie du cinéma allemand en totale déconfiture après 1945 – le même Brauner produira aussi les trois derniers films de Fritz Lang, Le Tigre du Bengale, Le Tombeau hindou et Le Diabolique docteur Mabuse.

Comme Lang qui revisite un matériau emprunté au cinéma muet de ses débuts (le serial exotique, la figure de Mabuse) pour conclure sa carrière en Allemagne, Siodmak puise son inspiration dans le patrimoine littéraire germanique : ce retour en Allemagne est un retour aux sources.

Les Rats est l’adaptation d’une pièce célèbre de Gerhardt Hauptmann (1862-1946), figure du théâtre naturaliste. L’histoire de cette mère en détresse dépossédée de son bébé, dans les milieux du « lumpenproletariat » et de la petite bourgeoisie de la société berlinoise se pare d’accents mélodramatiques mais il s’agit surtout de décrire les conditions de vie et le désarroi existentiel des classes les plus défavorisées. Siodmak modernise la pièce – l’action est contemporaine de son tournage – mais ne s’affranchit pas totalement de l’esthétique et du propos de Hauptmann. Avec son premier film allemand depuis 1932 Siodmak voulait sans doute rendre compte de la crise morale traversée par l’Allemagne, les séquelles du nazisme sur la population – le personnage le plus vil des Rats est un ancien Waffen SS, on y fait allusion à la scission du pays – mais la version cinématographique des Rats se rapproche surtout du naturalisme de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. On pense à Zola ou Döblin. Comme son titre l’indique, Les Rats nous plonge dans un univers sordide peuplé d’individus veules, tarés, marqués par une forme de prédestination sociale, prisonniers d’espaces étouffants et lugubres. Une conclusion soi-disant heureuse, qui tranche en apparence avec la noirceur terrible du film, ne fait qu’enferrer l’héroïne, rendue à moitié folle par une succession d’épreuves inhumaines, et l’abandonne dans son hystérie maternelle. Les Rats offre à Maria Schell, alors vedette de productions commerciales sentimentales, un rôle tragique de mère sans attache dépossédée de son nourrisson par une femme stérile. Son interprétation au bord du délire lui vaudra la reconnaissance critique, et la confinera par la suite aux personnages de victimes et de femmes accablées par le malheur (Gervaise de René Clément, Nuits Blanches de Luchino Visconti…)

Curd Jürgens et Maria Schell dansLes Rats ARD : © ARD Degeto

Curd Jürgens et Maria Schell dans Les Rats de Robert Siodmak (© ARD Degeto)

 

 

 

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2 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Bien moins convaincu que vous par ce mélodrame maternel pétri d’expressionnisme de saison (j’en reste à la Maria Braun de Fassbinder) ; et titre « animalier » assez maladroit, si placé dans le contexte des « expositions » antisémites nazies…

    • olivierpere dit :

      Il est vrai que Siodmak a la main un peu lourde et que ses acteurs ne sont pas très subtils, mais reconnaissons à ce film une importance historique, une noirceur accablante et une mise en scène qui détonne dans le paysage sinistré du cinéma allemand des années 50. Siodmak fera (encore) mieux avec Les SS frappent la nuit, interprété par Mario Adorf, son dernier grand film en 1957.

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