Olivier Père

Chien enragé de Akira Kurosawa

Conjointement à la ressortie en salles le 9 mars par Carlotta de neuf films de Akira Kurosawa produits par la Toho, Wild Side édite le 2 mars deux autres classiques du cinéaste japonais également réalisés pour le célèbre studio, dans des superbes combos Blu-ray + DVD accompagnés de livrets critiques écrits par Charles Tesson : L’Ange ivre et Chien enragé, disponibles pour première fois en versions restaurées HD.

Chien enragé (Nora inu, 1949) prolonge et perfectionne l’approche cinématographique entreprise par Kurosawa avec L’Ange ivre – le cinéaste a signé entre ces deux films un titre intermédiaire, moins capital, pour un autre studio que la Toho (la Daiei), Le Duel silencieux, toujours avec les inséparables Toshiro Mifune et Takashi Shimura.

Chien enragé débute par un incipit percutant, construit au montage. Plutôt que de montrer le déroulement chronologique des événements, Kurosawa entre dans le vif du sujet puis procède à des retours en arrière qui expliquent comment un jeune policier s’est fait voler son pistolet dans un bus bondé en revenant de son exercice de tir : un colt dont le barillet contient sept balles. Le générique se déroule sur les images en gros plan d’une gueule de chien haletant, accablé par la canicule – et non par la rage, le titre original signifie « chien errant ». La première phrase entendue dans le film, après la voix-off qui introduit le récit et l’atmosphère générale («  par un jour d’épouvantable chaleur ») est « on t’a volé ton pistolet ? »

Le film sera l’histoire de la quête obsessionnelle de l’inspecteur Murakami (Mifune, au jeu plus sobre que dans L’Ange ivre) pour retrouver son arme, angoissé à l’idée qu’elle puisse servir à enlever des vies humaines. Sans transition narrative – génial sens de l’ellipse – Murakami endosse son vieil uniforme de soldat et se fait passer pour un vagabond, afin d’enquêter dans les bas-fonds de Tokyo, à la recherche des trafiquants d’armes. Cette longue séquence muette donne naissance à un moment de cinéma pur, avec une succession de fondus enchaînés sur le visage inquiet de Murakami, son regard scrutateur et la foule grouillante de la métropole, dans une ambiance de surchauffe caniculaire et sensorielle.

L’accoutrement défait de Murakami rappelle la démobilisation récente du Japon, sa faillite morale et militaire. Chien enragé sera aussi – et surtout – le portrait d’un pays vaincu dans l’immédiat après-guerre.

Murakami est bientôt rejoint par le commissaire Sato qui l’aide dans sa croisade personnelle. Sato est interprété par Takashi Shimura, sa dégaine de père tranquille et de vieux sage permet d’évoquer la figure de Maigret. Chien enragé fut un roman – écrit par Kurosawa – avant d’être un film, et l’approche psychologique d’une intrigue policière, l’importance accordée au contexte social permettent d’évoquer Simenon, principale source d’inspiration de Chien enragé, revendiquée par Kurosawa. Une conversation entre les deux hommes de générations différentes explicite la dimension existentielle de Chien enragé. Il s’agit pour Kurosawa de participer à un débat moral au sujet de la situation épouvantable que traverse le Japon. Sato affirme que le crime doit être impitoyablement puni, établissant une distinction claire entre le Bien et le Mal, tandis le jeune Murakami, représentatif de la pensée de « l’après-guerre » (en français dans le film) se sent autant coupable (et victime) que le voleur qu’il poursuit.

Lors de cette course-poursuite haletante, les deux policiers traversent de multiples décors qui témoignent de la transformation rapide du Japon après la capitulation. Un match de base-ball, un show de danseuses court vêtues dans un night-club sont le théâtre de la progression de l’enquête, mais surtout l’illustration de l’américanisation spectaculaire de la société nippone, et de sa crise identitaire.

L’affrontement final souligne le parallélisme entre le jeune policier et le criminel, véritable double de Murakami, y compris dans son apparence physique et vestimentaire – les deux jeunes hommes sont habillés de blanc. Le terrible duel qui se termine avec les deux corps couchés à chaque extrémité du cadre est un sublime morceau de bravoure, fixant le parallélisme de deux destinés en un plan pictural, mais le film ruisselle d’images inoubliables, du début à la fin. Monument de mise en scène, d’une grande richesse visuelle aussi bien que thématique, Chien enragé est sans doute le premier chef-d’œuvre absolu de Akira Kurosawa, dans un filmographie qui en compte un nombre impressionnant.

Toshiro Mifune dans Chien enragé

Toshiro Mifune dans Chien enragé

Catégories : Actualités

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