Olivier Père

Body Double de Brian De Palma

Carlotta a édité fin 2015 dans un superbe coffret Body Double (1984) : le film de De Palma est disponible en DVD et Blu-ray avec des compléments déjà présents sur la précédente édition Colombia. Mais surtout Carlotta propose un livre qui retrace sur le mode d’un journal de bord la préparation et le tournage de Body Double, sans malheureusement se prolonger jusqu’à sa sortie et sa réception critique houleuse en Amérique – le bouquin avait sans doute été conçu et sorti au départ comme un instrument de promotion : Double De Palma de Susan Dworkin essai de 200 pages publié aux Etats-Unis en 1984 mais traduit ici pour la première fois en France, avec 50 photos inédites. Un ouvrage exceptionnel pour tous les admirateurs de De Palma, dans un style proche du journalisme gonzo, qui montre le réalisateur dans une sorte d’intimité créatrice, ours mal léché entouré de sa garde rapprochée parmi lesquels Joe Napolitano, son assistant et son bras droit sur pas moins de cinq films de la première moitié des années 80 (l’âge d’or de De Palma).

Le budget relativement modeste de Body Double permet à De Palma – qui vient de signer son plus gros film, Scarface – de conserver les pleins pouvoirs sur les différentes étapes de la production et du tournage. On savait que De Palma avait brièvement envisagé de se contenter de produire Body Double et d’en confier la réalisation à Ken Wiederhorn dont il avait apprécié – et nous aussi – le « slasher » Eye of A Stranger. Wiederhorn avait aussi réalisé le moins glorieux – et plutôt pas mal – Commando des morts-vivants avant de disparaître de la circulation. Le désir de transformer ce thriller en exercice de style virtuose et provocateur incite l’auteur de Pulsions à mettre en scène Body Double. Son nom comme réalisateur rassure également la Columbia. Sans noms très connus au générique de Body Double, De Palma devient la vedette incontestée de son propre film, et repousse les limites de la bienséance et de la provocation, dans le stupre et le sang. De Palma avait prévu de confier le rôle de Holly Body à Annette Haven, starlette du porno. De Palma renoncera à ce premier choix (trop) audacieux et c’est Melanie Griffith qui héritera du rôle, tandis que Haven deviendra la conseillère de la jeune actrice pour les scènes érotiques. La sexualité de la séduisante hardeuse n’était pas assez troublante, trop professionnelle. Melanie Griffith est parfaite dans le rôle, capable de ce mélange de candeur et de sensualité que recherchait le cinéaste.

Avec Body Double De Palma propose une véritable étude sur le corps au cinéma et enterre sa fixation hitchcockienne à la sauce gore et porno.

Dans Body Double Jake Scully (Craig Wasson, photo en tête de texte), un acteur au chômage prisonnier de ses névroses est le témoin impuissant du meurtre de sa voisine et découvre qu’il a été victime d’une machination. C’est le grand film malade de De Palma au sein d’une œuvre déjà très malade. Body Double mêle le voyeurisme de Fenêtre sur cour à la nécrophilie de Sueurs froides. De Palma explicite la violence sexuelle cachée dans les modèles hitchcockiens (la seconde moitié de Body Double se déroule dans les milieux de la pornographie) et dresse le portrait d’un antihéros pris au piège de ses désirs et de ses phobies. C’est profondément cynique et pervers mais aussi extraordinairement brillant et envoûtant. Contrairement aux idées reçues Body Double n’est pas qu’un bijou en toc dans lequel De Palma se moque du spectateur et de la logique dans le seul but de faire tourner sa maestria visuelle à vide.

Craig Wasson et Deborah Shelton dans Body Double

Craig Wasson et Deborah Shelton dans Body Double

A revoir pour la énième fois ce film découvert adolescent le jour de sa sortie, on est de nouveau pris de vertige. On peut enfin se permettre d’aborder Body Double sous un angle différent, qui n’est pas celui du sempiternel thriller en hommage à Hitchcock. Body Double comme Le Privé de Altman ou Chinatown de Polanski avant lui est un grand film sur Los Angeles et sa faune humaine, et parvient à capter l’esthétique et l’ambiance d’une partie de cette ville tentaculaire au milieu des années 80 : c’est l’ère du culte du corps. Ce culte se retrouve dans les salles de gym et les clubs de fitness, les plages mais aussi le cinéma pornographique. C’est aussi la décennie de l’opulence, du culte de l’argent et du succès. Le luxe clinquant, le mauvais goût savamment calculé de la direction artistique de Body Double proposent un équivalent californien de ce que De Palma avait réussi avec Miami dans Scarface un an plus tôt. Nous n’évoluons plus parmi les réfugiés cubains et les trafiquants de drogue de Floride mais dans les résidences huppées de Hollywood et le milieu des acteurs de seconde zone en quête perpétuelle d’auditions et de cachets, puis enfin dans le petit monde de la pornographie. Avec Body Double c’est la première fois que le new yorkais De Palma filme Los Angeles. Une version du scénario de Body Double se situait à Manhattan, comme Pulsions – mais le cinéaste eut la bonne idée d’investir Los Angeles, ville horizontale, ensoleillée et immense aux antipodes de New York. Body Double grouille de détails, d’annotations subtiles qui nourrissent chaque plan d’ensemble. Body Double permet à De Palma d’explorer un espace urbain vierge à ses yeux, avec un talent extraordinaire pour mettre en valeur des architectures et des quartiers qui deviennent devant sa caméra des décors inoubliables : le centre commercial, les cabines de plage, et bien sûr la fameuse Chemosphere, maison construite en 1960 sur un colline de Hollywood, non loin de Mulholland Drive. Ce délire architectural moderniste – un large octogone sur un pilier de béton auquel on accède par un funiculaire semble avoir été inventé pour De Palma, sorte de nid de voyeur avec sa vue imprenable sur Los Angeles. La Chemosphere devient l’un des acteurs principaux de Body Double, à la fois caméra, salle de cinéma et cabine de projection géantes.

la Chemosphere dans Body Double

la Chemosphere dans Body Double

Dès son générique où le titre apparaît sur une toile peinte de désert dans les allées d’un studio de cinéma, Body Double se révèle un film sur les faux-semblants et les apparences trompeuses, un film piège ou les images sont autant de surfaces masquant ou dévoilant la vérité. Cela débute dès le prologue par un « film de série Z dans le film de série A » (comme dans Blow Out) puis lors de la fameuse séance de strip-tease et de masturbation solitaire observée à l’aide d’un télescope. Les thèmes du voyeurisme et du piège cinématographique inspirent infiniment De Palma, dans sa gestion du cadre et de l’espace, sa composition des plans tout autant que les circonvolutions et les mises en abyme proposées par le récit. Quant à la scène de meurtre, morceau de bravoure sanglant dont De Palma a le secret, elle renvoie à une manière de « terreur blanche », hyperréaliste et surexposée que Dario Argento avait expérimenté avec brio dans Ténèbres en 1982. « Vous n’en croirez pas vos yeux » affirmait fièrement l’affiche française. 32 ans plus tard, on valide : Body Double est bel et bien un film génial qui supporte – et mérite – la revoyure. Ad libitum.

Craig Wasson et Melanie Griffith dans Body Double

Craig Wasson et Melanie Griffith dans Body Double

 

 

 

 

Catégories : Actualités

3 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Très beau film effectivement méconnu ds sa filmo malgré, là aussi je vais faire ancien combattant même si je ne l’ai pas vu LE jour de la sortie, une reconnaissance générationnelle immédiate qui n’avait pas eu hélas de conséquence directe sur le box office.
    Je lisais Starfix entre autres à l’époque et cette revue enthousiaste avait su y déceler un film important comme un peu plus tard elle érigerait Year of the dragon au rang de chef d’oeuvre convulsif bientôt en version de luxe similaire toujours chez Carlotta.
    Pas un film vulgaire mais un film dont la vulgarité est le sujet ce qui fait de cet opus plus secret que Scarface une sorte d’héritier de S Fuller ou de R Aldrich.
    Fuller a connu pareil malentendu avec le superbe Naked kiss et son ouverture outrée, idem pour l’Aldrich du Démon des femmes.
    Il faut évidemment penser Body double avec ses autres opus les plus néohitchcockiens: Obsession, Pulsions,Blow out (et peut-être Raising Cain que personnellement je n’aime pas trop malgré UNE scène exceptionnelle en matière de montage).Ce afin de comprendre comment un cinéaste ne cesse de décliner des figures comme pour en montrer l’inépuisable richesse, un peu cette idée des « séries » que l’on accepte volontiers en peinture ( Picasso, Monet, Matisse, Morandi, etc…), moins au cinéma.
    De Palma a eu de sacrés sommets dans les 90′ aussi et je reviens souvent vers Casualties of war et Carlito’s way:, le premier étant un modèle de réflexion morale sur l’abjection dans la guerre, le second un polar émouvant doublé d’un hérault du revival des 70′ comme décennie-clé ( ce qui donnera le cinéma de Gray ).

    • olivierpere dit :

      J’ai beaucoup écrit sur ce blog sur De Palma qui demeure un de mes cinéastes de chevet, sur plusieurs films et l’évolution de son oeuvre, je crois que nous sommes assez d’accord. Body Double est devenu en effet un objet de ferveur assez instantané auprès de nombreux spectateurs mais sa réception critique a été plutôt compliquée. Je me souviens qu’à l’époque Body Double avait été accueilli avec des sarcasmes ou une moue de dégoût y compris par les journalistes et critiques français qui défendaient le cinéaste à l’époque. Il faudrait vérifier la réception des Cahiers du Cinéma qui s’étaient intéressés assez tôt à lui via Jean Douchet mais dans Starfix Christophe Gans admirateur de la première heure avait écrit sur Body Double un article intitulé « le suicide de De Palma » qui jugeait que le cinéaste avait sombré dans l’autoparodie (in)volontaire. Son cynisme et sa trivialité passaient mal… Une fois n’est pas coutume ce sont les jeunes spectateurs, cinéphiles ou pas (du moins en France et d’autres pays en Europe) qui réserveront l’accueil le plus enthousiaste – et constructif – à Body Double, au cinéma et surtout grâce à la vidéo.

      Aldrich et De Palma, la filiation m’a toujours parue très évidente, encore plus que celle, claironnée, avec Hitchcock.

      • ballantrae dit :

        Je croyais que Starfix l’avait encensé car il était ds le classement de fin d’année mais il devait y avoir dissensus.Je dois avoir qq part mon numéro des Cahiers de la période mais il me semble qu’il était assez bien accueilli (double page dans le cahier critique de mémoire).
        Il y a une filiation Aldrich/De Palma comme il me semble y avoir un héritage Fuller/Friedkin.

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