Olivier Père

La Cité des dangers de Robert Aldrich

La Cité des dangers (Hustle, 1975) de Robert Aldrich ressort en salles le mercredi 19 août, distribué par Swashbuckler. Excellente initiative car il s’agit d’un des films les plus sous-estimés de la carrière de Robert Aldrich, et de tout le cinéma américain des années 70.

Gloria Hollinger, âgée de vingt ans, est retrouvée morte nue, le corps rempli de sperme et de drogue, sur une des plages de Malibu. Sur les instances de son supérieur, Philip Gaines (Burt Reynolds), le lieutenant chargé de l’enquête, est prêt à conclure à la thèse du suicide. Mais il poursuit officieusement ses recherches et essaye de contenir la colère et le chagrin du père de la jeune fille décédée, un homme simple, vétéran de la guerre de Corée en quête de vérité et de justice. Le père est interprété par Ben Johnson, magnifique acteur fordien qui incarne une Amérique droite dans ses bottes, mais complètement déphasée devant la libération des mœurs et une nouvelle ère de permissivité.

Burt Reynolds et Catherine Deneuve dans La Cité des dangers

Burt Reynolds et Catherine Deneuve dans La Cité des dangers

Du stupre et de la violence mais surtout beaucoup de mélancolie dans La Cité des dangers où un flic de Los Angeles désabusé et obsédé par l’Italie (Burt Reynolds dans l’un de ses meilleurs rôles) est amoureux d’une pute française (Catherine Deneuve). Ce désir d’Europe qui traverse le film – on y entend chanter Charles Aznavour, le couple va au cinéma voir Un homme et une femme de Lelouch – exprime le romantisme du personnage principal, mais surtout sa volonté de s’extraire d’un pays en pleine déliquescence morale, ébranlé par le scandale du Watergate, où le mouvement hippie a dégénéré en freak show – étonnante galerie de monstres exhibée par le film, Aldrich n’a jamais eu peur de l’outrance.

La Cité des dangers de Robert Aldrich

La Cité des dangers de Robert Aldrich

Le film entrelace une intrigue sentimentale dans laquelle le flic souffre de partager sa maîtresse avec les clients de cette dernière, et une enquête policière sordide sur la mort d’une jeune fille après une orgie de sexe et de drogue, organisée par Leo Sellers un puissant avocat mafieux, criminel et pervers sous une façade de respectabilité et de richesse, au-dessus des lois.

Comme le souligne son titre original, La Cité des dangers est avant tout un film sur la prostitution généralisée de toute une ville. Celle d’une petite Californienne ordinaire perdue dans le monde du vice et de la pornographie – La Cité des dangers annonce et transcende Hardcore de Paul Schrader réalisé quatre ans plus tard et celle d’une call girl de luxe, cynique et désenchantée, réunies autour de la même figure masculine et corruptrice (Eddie Albert dans le rôle d’une parfaite ordure). Celle aussi de la police complice d’un système qui distingue des citoyens de seconde catégorie, ceux « qui ne sont rien. » Mais le verbe « hustle » en anglais ne signifie pas seulement « faire le trottoir », il exprime aussi l’idée de « bousculer le cours des choses ». Gaines, dégoûté par la corruption généralisée, décide de franchir la ligne rouge de la légalité. Aldrich ne fait pas l’apologie de la loi du talion ou de la justice personnelle, il montre au contraire un sursaut d’idéalisme et de révolte contre l’impunité dont jouit Leo Sellers.

Cinéaste politique, Aldrich dresse un constat extrêmement pessimiste sur l’Amérique. Sur le plan formel, La Cité des dangers est un film en rupture avec toutes les conventions du polar urbain qu’il semble épouser pour mieux les inverser, sous le signe de l’aléatoire – voir la fin particulièrement choquante. L’air de rien, dans le giron de la production commerciale de l’époque Aldrich fait mieux – ou plus audacieux – que Cassavetes, Altman et Peckinpah réunis et signe avec ce film malade l’un des chefs-d’œuvre inconnus du cinéma américain moderne.

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