Olivier Père

Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino

ARTE diffuse dimanche 23 août à 20h45 Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter, 1978), le chef-d’oeuvre de Michael Cimino récompensé en 1979 par cinq Oscars, parmi lesquels celui du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Christopher Walken, Robert De Niro et John Savage

Christopher Walken, Robert De Niro et John Savage

Michael Cimino, né trop tard pour filmer les mythes fondateurs de l’Amérique (La Porte du Paradis sera sa version masochiste de la « Naissance d’une nation » bâtie sur des ethnocides), met en scène dans Voyage au bout de l’enfer la fin de son innocence, soit la guerre du Vietnam qui vient violer l’autarcie d’une communauté d’ouvriers d’origine russe dans une triste bourgade de Pennsylvanie, cernée par des paysages grandioses de montagnes. À l’heure de la démystification, un an avant Apocalypse Now qui envisage le Vietnam comme un spectaculaire trip sous acides, Cimino veut au contraire retrouver la dimension mythique de l’Amérique. La construction du film, aussi somptueuse qu’audacieuse, est comparable à celle d’un gigantesque opéra. Se succèdent trois parties d’inégales longueurs, avec des rimes et des correspondances toutes musicales : la première relate les derniers moments passés par trois amis avant leur départ pour la guerre. Elle est composée d’une succession de rites ancestraux (le travail dans les aciéries, la cérémonie de mariage orthodoxe et le bal, la partie de chasse). Ces scènes, et particulièrement celle du bal, sont étirées au point d’atteindre une dimension fantastique. Lors de l’épisode vietnamien, très concentré, les trois amis sont prisonniers de Viêt-congs qui leur font subir le supplice de la roulette russe. Insoutenable et hors de tout réalisme, il s’agit d’une allégorie – contestable – du conflit vietnamien, « suicide d’une nation » (dixit Cimino). La roulette russe, qui réapparaît dans la déchirante partie finale, celle de la tentative douloureuse de reconstitution du groupe, est un rite maléfique filmé en contrepoint de ceux du début chargés d’une valeur dionysiaque (beuveries, danses, chants) et rappelle le désir abandonné par Michael (Robert De Niro, d’une sobriété magnifique) de tuer le cerf « d’une seule balle. » Car derrière un titre français ronflant et célinien se cache The Deer Hunter, « Le Chasseur de cerf », qui désigne le personnage principal. C’est le héros d’une chanson de geste (projection fantasmatique du cinéaste, qui s’identifie avec ce perfectionniste rêveur, ce seigneur prolétaire), chef charismatique – tandis que Cimino restera le grand cinéaste solitaire de sa génération, le mégalomane réduit à l’impuissance et au silence – dont le talon d’Achille est une passivité maladive avec les femmes. Le film raconte aussi et surtout une histoire d’amour contrariée entre deux hommes et une femme (superbement interprétés par De Niro, Christopher Walken et Meryl Streep), triangle impossible et douloureux qui sera également au cœur de La Porte du paradis. D’une richesse inépuisable, Voyage au bout de l’enfer est la plus belle épopée intimiste du cinéma américain moderne et, pour aller vite, un chef-d’œuvre absolu, entre Walsh et Visconti.

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