Olivier Père

Le Mariage de Maria Braun de Rainer Werner Fassbinder

ARTE diffuse mercredi 27 mai à 20h50 Le Mariage de Maria Braun (Die Ehe der Maria Braun, 1978) de Rainer Werner Fassbinder, suivi à 22h45 d’un documentaire de Annkatrin Hendel sur le réalisateur allemand, qui aurait eu 70 ans le 31 mai 2015.

C’est dans cette série de films réalisés dans les années 70, de Tous les autres s’appellent Ali au Secret de Veronika Voss, en passant par le titre en question Le Mariage de Maria Braun, l’un de ses plus grand succès qui lui ouvre la voie de la célébrité internationale, qu’apparaît très clairement un des projets les plus passionnant et ambitieux de Fassbinder. Le cinéaste dresse le portrait de l’Allemagne de l’Après-guerre, du miracle économique, avec la libération des mœurs, l’exaspération des sens mais aussi les cicatrices ouvertes et les ruines fumantes de la guerre et les fantômes du nazisme. C’est la « Comédie humaine » de Fassbinder, qui sur le modèle balzacien observe la circulation du désir et de l’argent, et propose une radioscopie de la société allemande, en filmant aussi bien les classes moyennes que le prolétariat, les hautes sphères du pouvoir que les groupuscules terroristes (La Troisième Génération), en passant par les milieux marginaux (le magnifique Droit du plus fort dans lequel Fassbinder interprète le rôle principal.)

Le Mariage de Maria Braun est le premier volet d’une trilogie sur la RFA dans les années 50, qui sera suivi par Lola, une femme allemande et Le Secret de Veronika Voos. Pour parler de son pays, Fassbinder décide de raconter le destin de femmes, mi putes mi déesses, sur le modèle de Marlene Dietrich. Fassbinder « invente » les nouvelles stars du cinéma allemand, ou plutôt ses propres stars intégrées à sa troupe : Hanna Schygulla (magnifique dans le rôle de Maria Braun), Barbara Sukowa, Ingrid Caven, Margit Carstensen…

Anna Schygulla dans Le Mariage de Maria Braun

Anna Schygulla dans Le Mariage de Maria Braun

Cette trilogie est un feuilleton politique d’une grande intensité romanesque et qui entretient, comme les autres films historiques du cinéaste, un rapport ambigu au passé, qui mêle nostalgie et règlements de comptes.

Le Mariage de Maria Braun suit le destin d’une femme pendant les années de reconstruction de l’Allemagne, entre 1943 et 1954. Pendant la séquence du générique elle épouse dans une ambiance chaotique un soldat qui doit repartir au front quelques heures après son mariage. Porté disparu puis annoncé comme mort à la fin de la guerre, le mari fait une réapparition surprise et surprend Maria dans les bras de son amant, un soldat américain noir dont elle attend un enfant. Maria tue l’Américain mais c’est Hermann son mari qui s’accuse du meurtre. Hermann condamné à plusieurs années de prison, une nouvelle longue séparation attend les deux époux. Maria Braun se transforme en aventurière arriviste, froide et méthodique, dans une période qu’elle qualifie de « mauvaise pour les sentiments ». Véritable « Mata Hari du miracle économique » elle devient la maîtresse d’un riche industriel et apprend à ses côtés tous les rouages du monde des affaires, prête à tout pour devenir riche le plus rapidement possible afin de commencer une nouvelle vie avec Hermann quand il sortira de prison.

A revoir Le Mariage de Maria Braun on est frappé par la virtuosité cinématographique de Fassbinder – aidé par son directeur de la photographie Michael Ballhaus – qui multiplie les mouvements de caméra complexes dans des lieux clos et sinueux aux nombreuses parois et ouvertures (l’étonnante perforation murale qui traverse l’appartement misérable de la mère de Maria au début du film), véritable scénographe de l’écran dont on devine la grande expérience théâtrale qui précéda sa frénésie de tournages.

Elle se ressent dans la direction d’acteur, mais aussi dans la mise en scène de Fassbinder, loin de tout réalisme. L’influence des Damnés de Visconti (un des films préférés de Fassbinder) est ainsi flagrante, à laquelle s’ajoute les admirations de cinéphile de Fassbinder, dont les idoles étaient bien sûr Douglas Sirk mais aussi Raoul Walsh (voir L’Esclave libre et ses amours multiraciales diffusé quelques jours sur ARTE avant Le Mariage de Maria Braun) et Michael Curtiz, autre peintre de l’arrivisme dont les mélodrames féminins et cruels (Le Roman de Mildred Pierce) inspirèrent profondément le génial et turbulent cinéaste allemand passionné par le cinéma hollywoodien classique.

 

 

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