Olivier Père

Rabah Ameur-Zaïmeche, le franc-tireur

Rabah Ameur-Zaïmeche (photo en tête de texte prise lors de la Berlinale cette année où était présenté son nouveau film) a réalisé cinq longs métrages : Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe? en 2002, Bled Number One en 2006, Dernier maquis en 2008, Les Chants de Mandrin en 2011, Histoire de Judas en 2014, qui sort en France le 8 avril 2015. Ses films ont été montrés avec succès dans des grands festivals internationaux (Berlin, Cannes, Locarno), ont obtenu plusieurs récompenses et suscité l’intérêt de la critique. Il demeure, à notre avis, trop méconnu du grand public et en dehors de la France. En cinq films Rabah Ameur-Zaïmeche s’est imposé comme l’un des meilleurs cinéastes de sa génération, proposant un cinéma politique qui ose traiter de sujets sensibles comme la religion, l’immigration ou le monde du travail sans jamais sombrer dans le manichéisme ou la démonstration, et dont le discours s’exprime avant tout par la mise en scène, la poésie et l’observation du réel, même lorsqu’il décide de traiter des sujets historiques ou mythologiques.

Né en 1966 en Algérie, Rabah Ameur-Zaïmeche arrive en France en 1968, au moment de la deuxième grande vague d’immigration algérienne, et grandit dans la cité des Bosquets en banlieue parisienne. Après des études en sciences humaines, il fonde sa propre société en 1999, Sarrazink Productions située en banlieue parisienne à Montreuil, et produit ses films dont il est l’auteur complet, metteur en scène, scénariste et acteur. Cette indépendance est à la fois un choix et une nécessité. Rabah Ameur-Zaïmeche fait des films libres et radicaux sans rien demander à personne. Avec peu de moyens mais des grands résultats. Son regard sur la société et sa façon de faire du cinéma s’accommodent mal des diktats esthétiques et économiques du cinéma français. Il fait donc un cinéma de guérilla, chef de bande à la tête d’une petite tribu de collaborateurs et de techniciens, organisant des tournages de contrebande, avec une passion, une ferveur et un charisme qui compensent le manque d’argent – même si Histoire de Judas à bénéficié du soutien de l’Avance sur recettes du CNC et d’ARTE France, contrairement aux Chants de Mandrin, le tournage fut une aventure harassante. On ne peut qu’admirer ce type de démarche artistique et humaine, surtout lorsqu’elles s’accompagnent d’un immense talent de cinéaste.

Wesh wesh qu'est-ce qui se passe?

Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe?

Si Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe? marquait l’apparition d’un cinéaste plus que prometteur, et Bled Number One était un second long métrage magnifique, Dernier maquis, que nous avions montré à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2008 quand nous en étions le délégué général, demeure sans doute le film de Rabah Ameur-Zaïmeche le plus abouti à ce jour.

Bled number One

Bled Number One

Dernier maquis est l’histoire d’une communauté masculine perdue au fin fond d’une zone industrielle à l’agonie. Mao (interprété par Rabah Ameur-Zaïmeche, qui joue toujours un personnage dans ses films – Belissard dans Les Chants de Mandrin, Judas dans Histoire de Judas) est le patron d’une petite entreprise de réparation de palettes, et d’un garage. Les affaires vont mal, et la survie du groupe est menacée par la fermeture probable de la fabrique. Tous ses employés sont des immigrés, du Maghreb ou de l’Afrique noire. Ils sont tous musulmans et Mao compte sur l’islam pour imposer la paix sociale, étouffer les revendications et améliorer la productivité. C’est la raison pour laquelle il décide de construire une mosquée. Mais il prend la décision de choisir lui-même l’imam en désignant un homme parmi ses ouvriers. Cette absence de concertation va déclencher la colère et la division au sein des travailleurs. La crise qui secoue ce petit monde vivant en autarcie n’est pas seulement religieuse, elle est aussi économique. Lorsqu’il devient évident que Mao va devoir réduire ses activités et fermer le garage, ses relations s’enveniment avec une partie de ses employés, jusqu’au conflit et à la grève.

À la fin du film, Mao est seul dans la mosquée déserte qu’il a fait construire dans un garage.

Rabah Ameur-Zaïmeche dans son film Dernier maquis

Rabah Ameur-Zaïmeche dans son film Dernier maquis

Dernier maquis est un film auquel le réalisateur pensait depuis 2002. En attendant de pouvoir le mettre en scène, Rabah Ameur-Zaïmeche a fait un détour de la peinture pour arriver au film. Le réalisateur s’est mis à la peinture pour préparer le film, pendant l’écriture. Très vite, des couleurs se sont imposées pour définir le film. Le jaune, mais surtout le rouge, qui est la couleur des milliers de palettes qui structurent l’espace du film.

Pour Rabah Ameur-Zaïmeche, le rouge est la couleur du peuple de la révolution, de la révolte et de la passion. Le rouge a également une connotation communiste que le cinéaste n’occulte pas. Le nom du patron, Mao, est à la fois le diminutif de Mahomet le prophète de la religion musulmane, et Mao Tsé-toung, le chef historique de la révolution chinoise.

Comme Jean-Luc Godard, Rabah Ameur-Zaïmeche entend faire dialoguer ses films avec l’histoire du cinéma mais aussi les autres arts. Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe? entretenait un rapport très étroit avec la langue et la parole, transformant les cours d’une cité en véritable théâtre en plein air (c’est le côté Pagnol de RAZ.) Bled Number One était un film construit autour de la musique et le chant, avec la participation du compositeur Rodolphe Burger dont les solos de guitare et la présence physique intervenaient dans le déroulement du récit. Dernier maquis est un film très pictural, envahi de rouge. Cependant, il ne se limite pas à une puissance plastique, puisque le corps et la parole de ses protagonistes y jouent un rôle très important. Dans Histoire de Judas l’influence de la peinture est de nouveau frappante, avec des corps, des visages, des clairs-obscurs et des drapés échappés de toiles de Caravage ou Rembrandt.

Les palettes rouges de Dernier maquis n’ont peut-être pas la même valeur que les petits livres rouges empilés pour former une barricade dans l’appartement de La Chinoise de Godard. Mais elles possèdent une force symbolique qui est à la fois politique et visuelle.

Elles constituent un bon exemple de l’intervention artistique et poétique de Rabah Ameur-Zaïmeche sur le monde qu’il filme. Les palettes rouges existaient déjà dans le décor naturel où le cinéaste décida de s’installer avec son équipe. Il suffit juste d’en multiplier le nombre pour construire l’architecture visuelle du film. C’est la force élémentaire du cinéma de Rabah Ameur-Zaïmeche, qui crée un univers poétique et théâtral avec des matériaux extraits de la vie la plus concrète et laborieuse.

La dimension plastique est aussi importante que la dimension politique. Il n’est pas question de sacrifier la beauté du film à son efficacité didactique. Il en résulte une œuvre parfois onirique, pourtant solidement ancrée dans une réalité sociale jamais abordé à l’écran, par peur, ignorance ou indifférence.

Le film s’adapte au décor, une zone industrielle, et non l’inverse. Si le cinéaste et son équipe s’invitent dans une véritable fabrique, ils travaillent côte à côte avec les ouvriers, qui participent au film en tant qu’acteurs tout en continuant à effectuer leur labeur quotidien. C’est un exemple singulier d’intégration d’un projet artistique dans le monde du travail, d’un respect pour ce et ceux qui sont filmés. Il s’agit de partager un espace, un théâtre où se mêlent les comédiens professionnels et occasionnels, la fiction et la réalité. C’est dans cette fusion harmonieuse entre la fiction (politique, mythologique ou poétique) et la réalité, le dispositif et l’enregistrement, que RAZ rejoint à sa manière des cinéastes tels que Albert Serra, Miguel Gomes ou Lisandro Alonso. Il ne s’agit plus, comme dans le cinéma traditionnel, d’introduire des « petits faits vrais » pour donner un surcroît de réalisme à une fiction artificielle, mais au contraire d’injecter une histoire, des idées, au monde qui nous entoure et à ses habitants. Ce n’est plus le réel qui s’invite dans la fiction, comme dans tous les films (chaque film, même hollywoodien est un documentaire sur son tournage), mais la fiction qui contamine, enrichit le monde tel qu’il est devant la caméra.

 

Dernier Maquis est tout sauf un film social, un cinéma de la bonne conscience qui repose sur un processus d’identification du spectateur aux personnages, désigne les maux et propose des remèdes, en suivant un projet scénaristique très conventionnel, quasiment hollywoodien.

Rabah Ameur-Zaïmeche pratique un cinéma qui au contraire exprime la complexité de la vie et des hommes. Le cinéaste réussit un film politique sans idéologie, qui pose les problèmes du travail et de la religion, aborde la question cruciale de l’instrumentalisation de l’islam dans le monde ouvrier, sans prétendre apporter de solutions ou de réponses. Le film ne veut rien démontrer, il est hostile à la moindre tentation manichéenne. Dans un film à la gloire des exclus et des opprimés, Mao le patron n’est jamais présenté comme un salaud ou un exploiteur. C’est un homme seul qui doit affronter les problèmes d’un patron de petite entreprise. Rabah Ameur-Zaïmeche s’approprie l’adage renoirien selon lequel tous les personnages ont leurs raisons, qu’il est impossible de les juger ou de les condamner. Si on pense beaucoup à Marcel Pagnol et à Jean Renoir (en particulier Toni) devant Dernier maquis, Rabah Ameur-Zaïmeche ne cache pas son admiration pour John Ford, barde des communautés problématiques, et Howard Hawks, le cinéaste qui filmait à hauteur d’hommes. Rabah Ameur-Zaïmeche partage avec ces grands cinéastes le goût de la digression incongrue (la découverte d’un ragondin dans le garage offre au film un aparté burlesque), la bienveillance pour le moindre figurant, le sens du burlesque. Car Dernier maquis n’est jamais un film austère et théorique, mais déborde de vitalité, d’énergie et aussi d’humour.

Les Chants de Mandrin

Les Chants de Mandrin

Trois ans plus tard Rabah Ameur-Zaïmeche consacra un film aux compagnons de Louis Mandrin, célèbre brigand, révolutionnaire et contrebandier du XVIIIe siècle, adoré par le peuple et craint par les puissants. Après la mort de Mandrin, écartelé en place publique, ses amis continuèrent son projet utopique, créant une économie parallèle dans les campagnes françaises, en volant des marchandises aux riches et en les vendant à bas prix aux paysans, pourchassés par l’armée. Avec aussi la volonté de propager ses idées, à la manière des apôtres en cherchant à faire éditer de manière clandestine les écrits de Mandrin. Le film s’intitule Les Chants de Mandrin. D’une certaine manière il anticipe Histoire de Judas en évoquant aussi un chef spirituel et ses disciples. Comme RAZ le dit lui-même, il pourrait aussi avoir pour titre Dernier maquis : les deux films sont très proches, mais Les Chants de Mandrin ouvrent une perspective historique et lyrique, pour mieux parler du monde actuel plutôt que d’illustrer une époque révolue. C’est le film le plus optimiste de RAZ, pour la simple raison sans doute qu’il se situe dans le passé, avant les autres films très contemporains, du cinéaste, donc à une époque où le rêve, l’utopie, la révolte et l’espoir étaient encore possibles. Mais cela reste un film filmé au présent, avec un mélange de licence poétique et de recherches historiques scrupuleuses (il y a dans le film un travail sur la langue française, avec des résonances très actuelles, tout à fait extraordinaire.) Si Dernier maquis évoquait le Renoir de Toni, nous sommes ici dans une filiation directe avec La Marseillaise de Renoir. Et si Dernier maquis était un western en huis clos, comme Rio Bravo de Hawks, Les Chants de Mandrin goûte à l’ivresse des grands espaces, des chevauchées et de la vie sauvage, comme dans les westerns d’Anthony Mann. Quant à Histoire de Judas, c’est un film à la fois spirituel et charnel, poétique et incarné comme ceux de Dreyer et Pasolini.

Histoire de Judas

Histoire de Judas

 

Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe?, Bled Number One et Dernier maquis sont disponibles en DVD et VOD chez ARTE vidéo.

 

Les Chants de Mandrin est disponible en DVD chez MK2 vidéo.

 

Histoire de Judas sort le 8 avril 2015 dans les salles françaises, distribué par Potemkine. C’est une coproduction ARTE France Cinéma.

 

 

 

 

 

Catégories : Actualités · Coproductions

2 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Plus qu’intrigant ce nouveau film!!! Serait-ce une relecture inspirée par les évangiles apocryphes? Un addendum réaliste au film de Scorsese (et au roman de Kazantzakis)?

    • olivierpere dit :

      Rabah Ameur-Zaïmeche revendique plutôt l’influence de certaines pages du roman de Boulgakov « Le Maître et Marguerite », du « Ponce Pilate » de Roger Caillois et du scénario jamais tourné de Carl Th. Dreyer « Jésus de Nazareth »…

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