Olivier Père

Classiques du cinéma érotique japonais

Dans la collection « Culte et Underground » Zootrope Films et Luminor rééditent le 7 avril trois classiques de l’érotisme japonais plus un inédit (La Maison des perversités) en DVD. Le titre du coffret est édulcoré pour ne pas heurter les oreilles françaises : « Romans érotiques vol. 1 » alors que ce type de films sont désignés au Japon sous l’appellation « roman porno », même s’il ne s’agit pas à proprement parler de pornographie, du moins selon l’acceptation occidentale, les scènes de sexe explicite et le fait de montrer des pilosités ou des organes génitaux étant strictement interdits par la censure japonaise. Le terme de « roman porno » (« roman poruno », « roman » pour « romantique » et « porno » dans le sens d’érotisme soft) est plutôt une trouvaille marketing de la société Nikkatsu, qui produira de nombreux films de ce genre à partir de 1971. La principale différence entre les « roman porno » et les films traditionnels érotiques produits auparavant par la Nikkatsu ou d’autres compagnies (les « pinku eiga », « films roses ») réside essentiellement dans la dimension sadomasochiste de ces productions qui contournent la sévérité de la censure nippone en matière de sexe pour développer des pratiques plus violentes et paradoxalement plus acceptables comme le « bondage » et autres spécialités sadiques et déviantes. Il en résulte des films à l’atmosphère trouble et perverse, parfois extrêmement choquants et excessifs, qui permirent à certains réalisateur de s’épanouir artistiquement dans un registre au cahier des charges pourtant bien défini, mais ouvert aux délices de l’imagination sans limite et aux pièges du plaisir.

 

Bien connus de nos services, les titres en question comptent parmi les plus appréciés dans leur pays natal et en Occident au sein d’une production pléthorique, signés par des cinéastes identifiés comme des auteurs talentueux, passionnés par l’érotisme et son pouvoir de subversion, pas de simples exécutants.

Cinéaste de la Nikkatsu spécialisé dans le « roman porno », Masaru Konuma fut dans sa jeunesse un grand lecteur de Sade et de Tanizaki et l’auteur d’une thèse universitaire sur Godard. Derrière la caméra il franchit allégrement les limites de la bienséance, va encore plus loin que ses confrères dans le sadomasochisme, la scatologie et l’urolagnie et raconte avec délectation les pires histoires d’amour fou. Comme Konuma est un obsédé sexuel mais aussi un brillant metteur en scène, on peut sans exagération classer La Vie secrète de Mme Yoshino (Kashin no irezumi : ureta tsubo, 1976) parmi les joyaux du cinéma érotique japonais, à réserver cependant à un public très averti. Le cinéma de Konuma doit beaucoup à son actrice fétiche, Naomi Tani, superstar de l’érotisme nippon avec pas moins de 200 films en douze années de carrière, symbole de la modernité sexuelle dans son pays, et accessoirement reine du « bondage » nippon. Elle tourna ses meilleurs films sous la direction de Konuma, et leur relation artistique fut pour le moins houleuse et problématique. La Vie secrète de Mme Yoshino est un mélo SM douloureux pour les sens du spectateur et le corps magnifique de Naomi Tani soumis à l’épreuve du tatouage.

La Vie secrète de Mme Yoshino

La Vie secrète de Mme Yoshino

Madame Yoshino (Naomi Tani) est veuve et élève seule sa fille qui s’éveille à l’amour et jalouse la beauté de sa mère. Cette dernière a passé toute sa vie dans les coulisses du théâtre kabuki et confectionne des poupées de papier traditionnelles. Un jour, les deux femmes rencontrent un jeune homme qui se révèle le fils de l’acteur qui a violé Madame Yoshino dans son adolescence. La fille tombe amoureuse du garçon en ignorant tout du secret de sa génitrice tandis que notre héroïne sombre dans la folie, superposant le corps et l’image de son ancien tortionnaire avec ceux de son fils. Dans le cadre étroit du cinéma d’exploitation, avec l’obligation de satisfaire un public de voyeurs, Konuma réussit néanmoins un splendide mélodrame pervers dans lequel les scènes de sexe sont autant d’étapes dans la psychose traumatique de Madame Yoshino qui revit les étreintes douloureuses avec son amant maléfique et tatoueur. La mise en scène est constamment inventive, jusqu’au finale paroxystique où un jeu de miroirs fait éclater la schizophrénie et la folie meurtrière du personnage.

La Vie secrète de Mme Yoshino

La Vie secrète de Mme Yoshino

 

Les trois autres titres sont Sayuri strip-teaseuse de Tatsumi Kumashiro, La Véritable histoire d’Abe Sada et La Maison des perversités réalisés par Noboru Tanaka

La Maison des perversités

La Maison des perversités

La Maison des perversités (Edogawa Ranpo ryôki-kan: Yaneura no sanposha, 1976) est inspiré d’une nouvelle de Edogawa Rampo, figure du roman policier japonais connu pour ses histories de détective et ses études psychologiques, fréquemment adapté au cinéma. Le film de Tanaka se déroule en 1923 à Tokyo. Le propriétaire d’un immeuble passe son temps dans les combles à espionner les rendez-vous secrets de ses locataires par le plafond de leurs appartements, jouissant d’observer leurs étranges ébats sexuels. Une bourgeoise tue son ennui avec un amant déguisé en clown. Une prostituée tue un client en l’étouffant avec ses jambes pendant l’orgasme. Devant un tel spectacle, notre voyeur est persuadé d’avoir trouvé l’âme sœur et va approcher la mante religieuse. Les amants criminels finiront broyés dans les décombres de la maison. Film assez génial sur le voyeurisme et différents rites de domination et de soumission – inoubliable esclave fauteuil enfermé dans le mobilier qui jouit du contact de la peau de sa maîtresse à travers le velours rouge du siège lorsqu’elle s’assoit sur lui, La Maison des perversités enregistre une multitude de micro séismes orgasmiques, meurtriers ou sensuels dans l’intimité des salons ou des chambres à coucher, qui culminent à l’échelle d’une région avec le grand tremblement de terre du 1er septembre 1923 qui toucha la plaine de Kanto et détruisit plusieurs quartiers de Tokyo. Une conclusion dévastatrice comme les affectionne le « roman porno ».

La Véritable Histoire d’Abe Sada (Jitsuroku Abe Sada, 1975) relate, dans les années 30 à Tokyo, la passion amoureuse et sexuelle entre une ancienne geisha et un restaurateur, qui débouche sur un acte de folie. Né en 1905, Abe Sada tua son amant Kichizo Ishida par asphyxie érotique puis lui coupa le pénis et les testicules qu’elle garda dans son sac à main plusieurs jours, avant d’être arrêtée par la police pour vagabondage, ivre de joie. Ce fait-divers défraya la chronique et demeure l’une des affaires criminelles les plus célèbres de l’histoire du Japon. Kichizo Ishida fut condamnée à six d’emprisonnement puis se convertit en tenancière de bar une fois sa peine purgée. Elle bénéficia d’une grande sympathie de l’opinion publique, qui comprit son acte comme une manifestation d’amour fou. Un an après la version de Tanaka Nagisa Oshima filmera à son tour l’histoire d’Abe Sada dans L’Empire de sens, qui connaîtra un triomphe international en grande partie grâce à ses scènes de sexe non simulée, brisant les tabous culturels japonais en même temps que l’esthétique et les contraintes du « roman porno ».

C’est avec ces deux films d’époque et quelques autres que Tanaka va acquérir la réputation d’un petit maître de l’érotisme au style plus sophistiqué que d’autres cinéastes de la Nikkatsu spécialisés dans le « roman porno ». La Véritable Histoire d’Abe Sada et La Maison des perversités sont plus raffinés et moins brutaux que la moyenne des films du genre. Les deux films sont interprétés par Junko Miyashita (photo en tête de texte dans La Véritable Histoire d’Abe Sada) l’une des grandes vedettes de l’érotisme nippon que l’on peut aussi admirer dans plusieurs titres édité en DVD par Wild Side dans sa collection « roman porno japonais » comme par exemple Hong Kong Requiem de Masaru Konuma.

Sayuri strip-teaseuse

Sayuri strip-teaseuse

Quant à Sayuri strip-teaseuse (Ichijo Sayuri nureta yokujo, 1972), il s’agit de l’un des nombreux films « humides » – terme qui revient dans toute une série de titres – signés Tatsumi Kumashiro pour la Nikkatsu. Ce portrait d’une strip-teaseuse qui joue son propre rôle à l’écran est typique du cinéma de Kumashiro, préoccupé par le commerce du sexe et des corps féminins. Dans un bar populaire d’Osaka, la célèbre strip-teaseuse Sayuri Ichijo joue une scène dans son spectacle, alors que la jeune Harumi fait son apparition et décide de ne pas faire de cadeau à Sayuri, tentant de dépasser son niveau. On aura reconnu dans ce canevas dramatique une variation autour du Eve (All About Eve, 1950) de Joseph L. Mankiewicz, chef-d’œuvre qui inspirera également Paul Verhoeven et son scénariste Joe Eszterhas pour Showgirls en 1995.

Pour plusieurs de ses films, Kumashiro proposa à des strip-teaseuses de jouer leurs propres rôles devant sa caméra, entourées de vraies actrices. Cette recherche de l’hétérogénéité des corps et des visages épouse un projet plus vaste de Kumashiro qui mêle dans son film, grâce à un montage heurté, des plans très composés (souvent des plans-séquences) et des images qui semblent volées à la réalité. Sous une agitation de façade, le cinéma de Kumashiro réussit par une structure éclatée à rendre compte de la confusion du monde qu’il dépeint (le quartier des théâtres de strip-tease et des bars à hôtesses). Visiblement influencé par le Godard de Deux ou trois choses que je sais d’elle et par les pamphlets révolutionnaires des jeunes hommes en colère Oshima et Imamura, Kumashiro relie le sexe et la politique avec une saine virulence et un humour ravageur. Contrairement à Konuma ou Tanaka Kumashiro ne s’intéresse pas à des cas de « psychopathia sexualis », prétextes à une apologie de la transgression de la morale bourgeoise. Chez Kumashiro, le sexe et un outil de travail, intégré dans un système de commerce sexuel qui va du club de strip-tease au bordel. Mais les films de Kumashiro sont révolutionnaires dans le sens où le sexe devient aussi une émancipation, une ouverture par la jouissance à la liberté. J’existe, donc je jouis. À l’opposé de certains jeux formels assez vains du cinéma japonais influencé par le manga et terriblement désincarné jusque dans ses excès érotiques, le cinéma de Kumashiro place le corps de ses actrices au cœur de ses dispositifs scéniques. La vérité est la matière première de son cinéma, qui mélange différents degrés de réel. Actrices et « professionnelles » se côtoient, coïts simulés et performances « live » se succèdent. L’hétérogénéité toujours, et la mixtion du sexuel et du politique, de manière à peine moins heurtée que chez Wakamatsu.

 

Un volume 2 est prévu le 5 mai avec notamment Fleur secrète (1974) une autre réussite au parfum vénéneux de Masaru Konuma toujours avec la superbe Naomi Tani, capable de sublimer à l’écran les actes les plus choquants ou triviaux. On en reparlera.

 

 

 

 

 

 

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