Olivier Père

Trois films de Seijun Suzuki

Elephant délaisse provisoirement le cinéma britannique pour proposer à la vente depuis le 4 novembre trois titres emblématiques d’un maître du cinéma de genre japonais dans des combos DVD / Blu-ray pour la première fois en version restaurée en haute définition, avec des présentations du critique Charles Tesson.

La Marque du tueur

La Marque du tueur

Le cinéma japonais regorge de cinéastes plus ou moins oubliés cantonnés dans la série B policière, fantastique ou érotique et il ne se passe pas une année sans que le public occidental découvre avec émerveillement tel nouveau petit-maître du film de samouraï ou de yakusa. Aux côtés de Kato Tai, Kenji Misumi et Hideo Gosha, loin devant Koji Wakamatsu, Kinji Fukazaku ou Tatsumi Kumashiro, Seijun Suzuki demeure le cinéaste emblématique du cinéma de genre japonais. Il occupe une place cruciale dans l’histoire du cinéma nippon des années 60 car il symbolise la vague de contestation formelle et politique qui secoua l’industrie cinématographique à cette époque. Suzuki signa des films d’avant-garde tout en continuant à œuvrer, avec des fortunes diverses, au sein du système le plus commercial, industriel et hiérarchisé qui soit, en l’occurrence la société de production Nikkatsu. Suzuki, par le caractère expérimental et provocateur de ses séries B, mais aussi son discours politique virulent, devint une icône de la contre-culture japonaise, le cinéaste étendard de toute une génération d’étudiants gauchistes, de cinéphiles contestataires appelés à devenir les auteurs de demain. Suzuki a signé quelques films au contenu ouvertement historique et politique, mais il a toujours fait, pour reprendre l’expression de Godard, politiquement du cinéma. Nul paradoxe alors dans le fait que ses mises en scène aient suscité plus que d’autres l’enthousiasme du public populaire mais aussi des étudiants et de la jeune critique. À l’instar des westerns italiens ou de certains films sexy réalisés en Europe à la même époque (soit autour de 1968), le cinéma de genre japonais, entre les mains d’agitateurs tels que Suzuki, sait parler aux masses et aux intellectuels. Il est révolutionnaire car il a décidé de faire voler en éclats des valeurs qui sont à la fois celles de la narration et de la mise en scène classiques, mais aussi celles de la société japonaise, de ses traditions et de ses tabous. Le cinéma de Suzuki tourne en dérision les dogmes et les règles de toutes sortes, et il invente de surcroît de sombres héros, nouvelles idoles qui prennent l’identité de tueurs brutaux ou de voyous des faubourgs. Un vent de rébellion souffle sur le Japon, et Suzuki capte les élans de la jeunesse comme il réussit à retranscrire avec justesse et intelligence l’état d’esprit du peuple japonais au lendemain des pages les plus tragiques de son histoire. Un esprit aussi frondeur que Suzuki n’allait pouvoir s’exprimer qu’une brève décennie. Son travail est en effet marqué par de perpétuels conflits avec ses employeurs, qu’il ne cessa d’indisposer et de scandaliser. Après avoir dynamité les conventions du film de yakusa durant les années 60, avec des polars violents et stylisés prenant de plus en plus de liberté avec le scénario, comme si en Occident Samuel Fuller et Jean-Luc Godard n’avaient fait qu’une seule personne, Suzuki est licencié de la Nikkatsu. Le président de la compagnie a vu La Marque du tueur, n’y a rien compris et est entré dans une rage folle. Malgré la création d’un groupe de soutien au cinéaste composé d’étudiants, de critiques et d’intellectuels et un procès contre la Nikkatsu que Suzuki finira par gagner en 1971, cet incident brise la carrière de Suzuki. Il est interdit de tournage à la suite d’un accord passé entre les cinq « majors » du Japon et survit en tournant des publicités. Suzuki travaillera pour la télévision et signera quelques films dans les années 80 et 90, sans jamais retrouver l’inspiration de sa période pop. En 2001, Pistol Opera, nouvelle version pour la télévision de sa célèbre Marque du tueur a consterné la plupart de ses fans. Suzuki, né en 1923, a pris sa retraite en 2005.

Les trois films proposés par Elephant comptent parmi les plus réussis et les plus représentatifs d’une filmographie abondante et inégale. Ils sont tous situés entre 1963 et 1967, soit la période la plus faste du cinéaste et témoignent de la diversité de l’inspiration de Suzuki, tant à propos du style que des sujets abordés.

Détective Bureau 2-3 (Kutabare akutô-domo – Tantei jimusho 23, 1963, photo en tête de texte), parfois sous-titré « Crevez vermines » (« Go to Hell Bastards »), est une histoire policière irrévérencieuse qui frise à plusieurs reprises la parodie pure et simple. Suzuki malmène les sempiternelles histoires de détectives qui commencent à lasser le public. Il s’amuse à truffer son film de symboles sexuels et d’allusions scabreuses, plonge son héros dans des situations plus rocambolesques les unes que les autres. Ce dernier est interprété par Joe Shishido, qui sera la vedette de plusieurs films de Suzuki. Tour à tour détective, yakuza ou tueur à gages, Shishido possède une dégaine assez surprenante et surtout une tronche inoubliable, puisqu’il eut recours à la chirurgie esthétique pour faire saillir ses pommettes, afin d’être plus séduisant : le résultat (ses joues enflées lui donne l’aspect permanent de quelqu’un qui sort de chez le dentiste après une extraction douloureuse des molaires) laisse sceptique mais chacune de ses prestations déclenche l’enthousiasme des amateurs de comédiens excentriques.

Joe Shishido dans Détective bureau 2-3

Joe Shishido dans Détective bureau 2-3

La Jeunesse de la bête (Yajû no seishun, 1963) survient juste après le succès phénoménal de Détective Bureau 2-3. Joe Shishido, l’homme au visage de hamster, reprend du service dans un polar placé sous le signe de la surenchère dans le maniérisme et la violence. Suzuki établit avec ce film le chaînon manquant entre la production commerciale de série B et la nouvelle vague japonaise représentée par les brûlots agressifs et désespérés de Nagisa Oshima, dont les Contes cruels de la jeunesse avaient fait sensation trois ans auparavant. Si l’histoire du film de Suzuki est incompréhensible (une caractéristique que partagera dès lors la quasi-totalité de ses films), le cinéaste accorde un souci évident à des recherches formelles et de jeux sur la couleur qui font du film un sommet du cinéma pop.

Affiche japonaise de La Jeunesse de la bête

Affiche japonaise de La Jeunesse de la bête

La Marque du tueur

La Marque du tueur

La Marque du tueur (Koroshi no rakuin, 1967), dans un noir et blanc jazzy, est l’un des principaux titres de gloire du cinéaste à l’apogée de son style flamboyant et ironique. Irracontable, il privilégie la sensation au sens et cultive un goût de la confusion allié à un soin extrême et volontiers tapageur accordé la composition des plans, aux ruptures de tons et aux recherches picturales souvent sidérantes. L’histoire de bande dessinée a encore moins d’importance que d’habitude et Suzuki se concentre sur des expérimentations qui tombent souvent juste. La Marque du tueur est une grande réussite car les délires visuels de Suzuki (au moins une idée par plan, de préférence saugrenue) s’accompagnent d’un nihilisme sarcastique qui piétine le film noir au point de le réduire en miettes. On ne lui pardonnera pas un tel acharnement iconoclaste et ce feu d’artifices sera aussi un chant du cygne. Les champions actuels du cinéma de genre postmoderne semblent condamnés à puiser jusqu’au pillage dans leur petit Suzuki illustré la moindre de leurs audaces. Les nouveaux trublions du cinéma nippon comme Takashi Miike ou Sono Sion lui doivent beaucoup sinon tout, sans parler de Quentin Tarantino (l’épisode tokyoïte de Kill Bill Vol. 1) ou Jim Jarmusch, dont le Ghost Dog, la voie du samouraï rend directement hommage à La Marque du tueur. Les cinéphiles, quant à eux, lui seront à jamais reconnaissants pour quelques-unes des plus folles images du cinéma japonais et en particulier celle ou le tueur à gages joué par Joe Shishido dans La Marque du tueur rate sa cible à cause du papillon qui s’est posé sur le canon de son fusil.

 

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Un commentaire

  1. Christophe Bertrand dit :

    En ce qui concerne la JEUNESSE DE LA BETE et sa fameuse scène dans le Night club avec la vitre sans teint, je vous renvoie à son 3EME film SATAN’S TOWN (Akuma no machi 1956) avec un passage qui préfigure déjà ce type de séquences qui font appel à nos sens…

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