Olivier Père

Chromosome 3 et Scanners de David Cronenberg

Pathé vient d’éditer deux des premiers films d’horreur de David Cronenberg en Blu-ray, avec des compléments de choix qui reviennent sur les conditions de production et de tournage des films, avec de nombreux témoignages.

Chromosome 3 et Scanners témoignent de l’évolution fulgurante du cinéaste qui en quelques films de genre à petit budget tournés au Canada va s’imposer comme l’un des meilleurs cinéastes de sa génération. Il faudra attendre Faux-semblants et Crash pour que la critique « sérieuse » commence à se pencher sur son cas, mais le génie visionnaire du cinéaste est déjà à son apogée dans ces deux films charnière. On est frappé en les revoyant par la maîtrise de la mise en scène de Cronenberg déjà associé à deux de ses plus importants collaborateurs, le directeur de la photographie Mark Irwin et le compositeur Howard Shore.

La seule concession au système de production de la série B dans les premiers films de Cronenberg semble être le recours à des acteurs totalement anodins ou insignifiants dans les rôles principaux et l’invitation d’acteurs « has beens » dont la fatigue, l’ennui ou le cabotinage tranchent avec le style du film : Barbara Steele dans Frissons, Samantha Eggar et Oliver Reed dans Chromosome 3, Jennifer O’Neill et Patrick McGoohan dans Scanners. Par la suite Cronenberg aura la possibilité de travailler avec des acteurs très talentueux capables de devenir ses alter egos ou ses complices à l’écran : Christopher Walken, James Woods, Jeff Goldblum, Jeremy Irons, Viggo Mortensen…

Il faut aussi dire que Scanners doit beaucoup à l’interprétation de Michael Ironside (photo en tête de texte), révélation du film, dans son premier grand rôle de psychopathe. Le physique inquiétant de ce « character actor » lui vaudra d’être abonné aux personnages de méchants sadiques (comme dans Total Recall de Paul Verhoeven) tout au long de sa carrière.

Samatha Eggar dans Chromosome 3

Samantha Eggar dans Chromosome 3

Dans Chromosome 3 (The Brood, 1979) un père, séparé de son épouse, élève seul sa petite fille. La mère, Nola, vit recluse dans la clinique expérimentale du docteur Raglan, inventeur d’une thérapie révolutionnaire qui permet à ses patients d’extérioriser leurs troubles mentaux par des manifestations organiques (plaies, pustules, tumeurs…). Les sentiments maternels exacerbés de Nola vont engendrer une portée (« The Brood », titre original du film) monstrueuse et meurtrière téléguidée par les pulsions de vengeance de la mère. Cronenberg s’est souvent amusé à présenter Chromosome 3 comme son seul film autobiographique, et aussi une version très personnelle de Kramer contre Kramer, le mélo sur le divorce de Robert Benton. Le cinéaste avait en effet quelques années avant le tournage décidé d’enlever sa propre fille, lorsqu’il apprit que son ex-femme se trouvait sous l’influence d’une sorte de secte médicale. Au-delà de cette anecdote, Chromosome 3 marque un point de non-retour organique dans la filmographie du cinéaste, et reste sans doute son œuvre la plus terrifiante, au premier degré, car elle transforme un sentiment naturel et « positif », l’instinct maternel, en véritable cauchemar contre-nature. Troisième film commercial de Cronenberg, qui avait débuté dans l’underground, Chromosome 3 demeure un sommet de l’horreur viscérale, et le cinéaste accouche – sans jeu de mot – d’images repoussantes et perturbantes. Après cette ultime orgie de chair malade, le cinéma de Cronenberg va peu à peu devenir plus mental et cérébral, tout en poursuivant cette volonté de donner une substance charnelle à des visions de l’esprit, comme dans son chef-d’œuvre Vidéodrome (1982).

La portée monstrueuse de Chromosome 3

La portée monstrueuse de Chromosome 3

Michael Ironside dans Scanners

Michael Ironside dans Scanners

Scanners (1980) marque l’aboutissement de la première période de la carrière de David Cronenberg, quand celui-ci travaillait dans le secteur étroit de la série B fantastique et était loin de susciter l’intérêt et l’enthousiasme (ou la controverse) qui accompagnent la sortie de ses films depuis Faux-semblants (Dead Ringers, 1988). Pourtant Cronenberg déchaînait déjà les passions, au-delà du cercle des fans de cinéma fantastique qui le défendirent dès ses premiers films. Frissons, Rage et Chromosome 3, jalons importants de l’horreur moderne, avaient rencontré soit l’indifférence, soit le mépris dégoûté de la critique sérieuse et bien pensante, sans parler de l’acharnement de lobbies et institutions canadiennes contre le jeune cinéaste régulièrement traité de pornographe ou de misogynie. Pourtant, les premiers films de Cronenberg, bien que produits dans le système du cinéma d’exploitation, proposent déjà une réflexion intellectuelle sur le sexe, la violence et la répression, très influencée par Reich et Bataille. Le succès commercial inespéré de Scanners, qui adopte la forme d’un thriller hitchcockien et tranche ainsi avec ses autres titres, permettra ensuite au cinéaste de toucher un plus large public grâce à des films prestigieux sans pour autant renoncer à ses obsessions et à son approche du cinéma comme une exploration de la chair et de l’esprit.

Scanners

Scanners

Scanners, ténébreuse histoire de jumeaux ennemis doués de pouvoirs psychiques extraordinaires, de conspirations entre organisations pharmaceutiques rivales, aborde sous certains poncifs représentatifs du cinéma de genre (course-poursuite, cascades, affrontement du Bien et du Mal, duel final) des thèmes similaires à ceux des romans de William Burroughs et contient des images proches de certaines forme artistiques contemporaines comme le « body art » (la fameuse tête explosive du prologue). Tout cela n’échappa guère aux spectateurs les plus perspicaces et aux admirateurs de la première heure du cinéaste (comme par exemple le jeune critique et cinéphile Olivier Assayas dans les « Cahiers du cinéma » ou dans un autre registre George Lucas si impressionné par le duel de télépathes qu’il pensera à David Cronenberg pour réaliser Le Retour du Jedi), qui ne furent pas le moins du monde surpris lorsque Cronenberg décida dans les années 90 de s’atteler à des projets à la fois plus riches et plus expérimentaux, en adaptant à l’écran Burroughs (Le Festin nu) ou Ballard (Crash).

Scanners

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