Olivier Père

Cutter’s Way de Ivan Passer

Enfin ! C’était l’un des secrets les mieux gardés du cinéma américain moderne. Un chef-d’œuvre oublié (pas par tout le monde heureusement.) Nous en avons souvent parlé ici, à l’occasion de diverses projections et de notre rencontre avec Ivan Passer au Festival de Fribourg. Cutter’s Way est de nouveau visible en salles cette semaine à partir de mercredi, grâce à Carlotta. Encore un effort pour ressortir des oubliettes Born to Win, l’autre grand film de Passer…

Nous vous proposons à l’occasion de cette reprise providentielle et attendue depuis longtemps un texte déjà écrit et publié en 2012, une conversation (en anglais) avec Ivan Passer enregistrée la même année https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2012/07/27/interview-with-ivan-passer/

et la discussion avec Albert Serra autour du film qui suivit la projection de Cutter’s Way lors de sa carte blanche au Centre Pompidou en 2013.

Né en 1933, Ivan Passer est l’un des principaux chefs de file de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Il coécrit Les Amours d’un blonde (1965) et Au feu des pompiers ! (1967) de son ami Milos Forman et réalise son premier long en 1965, Eclairage intime, qui voit le triomphe précoce de l’humour et de la poésie de son auteur. Après la répression du printemps de Prague en 1968, Passer s’exile aux Etats-Unis où il poursuit une carrière hétéroclite. Ses meilleurs films américains sont Born to Win (1971) et Cutter’s Way (1981), paradoxalement les plus sombres dans une filmographie qui privilégie la comédie et la satire (La Loi et la Pagaille, Creator…)

Si le cinéma américain des années 70 participa à la remise en question des valeurs, des mythes et des récits édifiés par le classicisme hollywoodien, alors Cutter’s Way (1981) est à la fois le point culminant de le chant du cygne de cette ère du soupçon. Difficile de faire plus noir, désespéré et pessimiste que Cutter’s Way d’Ivan Passer, réalisé dix ans après les débuts fracassants du cinéaste tchèque aux Etats-Unis avec Born to Win (1971, avec George Segal) chef-d’œuvre trop méconnu qui demeure le film le plus sensible, réaliste et cruel sur l’addiction à la drogue.

Cutter’s Way est en apparence une relecture moderne du film noir, à la manière du Privé de Robert Altman ou Chinatown de Roman Polanski : l’enquête policière sert de prétexte pour peindre une communauté (ici la paisible et prospère Santa Barbara en Californie) et une galerie de personnages pittoresques et marginaux. Plus profondément, Cutter’s Way dresse le bilan désastreux d’une nation qui a laissé ses dernières illusions dans le conflit vietnamien et d’une société rongée par la corruption. Le personnage de Cutter, fils de bonne famille revenu estropié du Vietnam (borgne, un bras et une jambe en moins) est le héros américain réduit à l’état de ruine, vociférant et ricanant. Cutter se suicide à petit feu à l’alcool dans les bouges de la villes, tandis que Bone, le prolétaire au physique d’apollon, larbin des riches le jour et gigolo de leurs femmes la nuit, est maladivement attaché à son meilleur ami : culpabilité du planqué resté au pays pendant que son copain, plus brillant que lui, sautait sur une mine ; culpabilité de l’homme valide et séduisant amoureux de la femme de son ami. Physiquement et moralement en loque, Cutter est pourtant une sorte d’oracle, voyant extra-lucide qui balaie la piste paranoïaque ébauchée par le film, dénonçant aussi bien la bonne conscience occidentale, pacifiste et antiraciste, que le fascisme rampant et le capitalisme sauvage qui règnent sans partage sous le soleil de la Californie. Un dernier sursaut de courage et d’héroïsme offrira aux protagonistes de cette ténébreuse affaire l’opportunité d’une fin sacrificielle et rédemptrice, où la mort apparaît comme la seule véritable justice, et le seul moyen de retrouver la dignité. Cutter’s Way est sans doute un film aussi important et politique que La Porte du paradis de Michael Cimino réalisé la même année, également pour United Artists. On retrouve d’ailleurs l’excellent Jeff Bridges au générique des deux films (deux voyages au bout de la nuit, deux visions romantiques et catastrophées de la civilisation américaine) tandis que John Heard (Cutter) et Lisa Eichhorn (Mo) délivrent des performances inoubliables, sans doute les plus sous-estimées du cinéma contemporain. Dénué de toute esbroufe, restituant avec intelligence l’ambiance des histoires de détectives pour mieux les transcender, le film d’Ivan Passer offre aussi l’évocation sensible d’un magnifique et tragique triangle amoureux, uni dans l’échec et la tristesse.

 

Catégories : Actualités · Rencontres

2 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Bel article qui donne envie, et excellent entretien avec Passer (incroyable anecdote avec le garde-frontière cinéphile !), notamment sur la liberté ou la violence, représentant « 80 % du marché américain ». Comme le fait remarquer A. Serra, son couple avec Forman semble servir de matrice aux duos masculins de “Born to Win” et “Cutter’s Way”, dans le sillage désabusé de “Macadam Cowboy”. Notons que la critique fit l’insuccès du film (Vincent Canby, exécuteur de nombreux titres du Nouvel Hollywood et fan de Woody Allen) et sa réhabilitation (Richard Shickel, biographe d’Eastwood), jusqu’à le renommer, l’originel “Cutter and Bone” paraissant trop chirurgical ! Autres admirateurs de l’œuvre : James Patterson dans “The Guardian” (qui avoue 30 visionnages et le rattache à “Moby Dick”) et le texan Richard Linklater. Le personnage de Cutter, ange exterminateur amputé, au bandeau noir de pirate ou d’anarchiste, sur son cheval blanc espagnol, fait penser à Snake Plissken, son contemporain, mais aussi au Nick Corey de “1275 âmes” de Thompson. Le coup de feu final, à « quatre mains », en quelque sorte, reprend celui de “French Connection” tiré dix ans plus tôt, et pareillement indécidable. Tout ce que vous dites sur le génocide indien et les déclassés pourrait s’appliquer à “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, autre fable politique douce-amère, moins ambiguë, sur l’individualisme et la liberté, avec une amputation définitive de l’idéalisme, sous la forme d’une lobotomie, « scorée » itou par Nitzsche. John Heard, très lucide sur son parcours, reviendra dans le registre « animalier » (“La Féline” et “Snake Eyes”, De Palma signant un autre chemin de croix anticapitaliste, “Carlito’s Way” – et non plus “Cutter”). On aimerait lire le scénario de Passer et Havel d’après “Le Château” de Kafka… Deux questions pour finir : je crois reconnaître Sylvie Pras, qui officiait à La Rochelle, pour vous présenter. Vous confirmez ? Et combien de spectateurs exactement – trop peu, déplore Serra – face au film ce jour-là ?

    https://www.youtube.com/wat

    • olivierpere dit :

      Oui Sylvie Pras, directrice du festival de La Rochelle, est également responsable du cinéma au Centre Pompidou. Il devait y avoir une vingtaine de spectateurs ce soir-là (parmi lesquels Pierre Cottrell), dans le cadre d’une carte blanche à Albert Serra qui comportait d’autres beaux films de De Mille, Dovjenko, Mailer, Makavejev… Gilles Jacob rappelle dans le dernier numéro des Cahiers du cinéma qu’il a “raté” “Cutter’s Way” qu’il n’a pas invité à Cannes lors d’un séjour à Los Angeles, parce qu’il sortait à peine d’une projection privée de “Heaven’s Gate” de Cimino… Ironie du sort.

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