Olivier Père

Tomboy : entretien avec Céline Sciamma

ARTE diffuse ce soir à 20h50 Tomboy de Céline Sciamma, découvert en 2011 au Festival de Berlin où il avait fait l’ouverture de la section « Panorama. »

Laure (formidable Zoé Héran) a 10 ans. C’est un garçon manqué. Arrivée dans un nouveau quartier, elle fait croire à Lisa (Jeanne Disson) et sa bande qu’elle est un garçon. Son physique androgyne lui permet cette imposture et elle devient Michael pour jouer avec les gamins du quartier et se rapprocher de Lisa qui tombe amoureuse de lui/elle. Jeanne (Malonn Lévala) la petite sœur de Laure est sa seule complice, partageant son troublant secret. La diffusion du beau Tomboy nous a donné envie de rencontrer Céline Sciamma, d’autant plus que la scénariste réalisatrice termine actuellement le montage de son prochain long métrage Bande de filles, nouveau film au féminin sur l’adolescence, produit comme Tomboy par Hold Up Films en coproduction avec ARTE France Cinéma.

Laure/Michael et Lisa

Laure/Michael et Lisa

Naissance des pieuvres, ton premier film, avait été remarqué par la critique et le public. Ton second film Tomboy a été tourné très vite et avec moins d’argent, pourquoi ce choix ?

La légèreté du projet était une volonté de départ, elle n’est pas du tout liée à un déficit de financement. J’avais envie de prendre à contrepied le folklore du second film qui s’embourgeoise. Après Naissance des pieuvres j’avais le sentiment que j’avais gagné le droit de rejouer, ce qui est déjà pas mal, mais cela m’intéressait d’expérimenter d’autres choses du point de vue de la mise en scène et d’être encore plus libre que sur mon premier film. J’ai eu l’idée de ce dispositif parce que j’ai eu l’idée de ce sujet. Je me suis dis que c’était l’énergie de l’enfance, un tournage très rapide et très inscrit dans le présent. La stratégie consistait à inventer un nouveau jeu avec de nouvelles contraintes. Je voulais tourner rapidement en vingt jours, avec cinquante séquences et deux décors. Et puis je voyais beaucoup de morosité autour de moi à cause de la crise, avec des gens qui traînaient des projets depuis trop longtemps. Je me suis dit que cette période de crise était aussi une opportunité pour inventer de nouvelles formes d’écriture et de production.

On a parlé à juste titre de « suspense » au sujet de Tomboy qui repose sur un postulat dramatique très fort : à quel moment l’imposture de Laure va-t-elle être découverte ? Mais le film épouse aussi la forme du conte de fées, ne serait-ce que part l’importance du décor de la forêt où les enfants se retrouvent loin du monde des adultes. On pourrait dire que Michael et Lisa sont un chevalier et une princesse, que les matches de foot et les bagarres remplacent les tournois et les duels…

J’avais envie d’une sorte d’intemporalité qui pouvait être celle du conte, et aussi que cette enfance puisse être celle de tout le monde, sans véritable marqueur du temps. Une enfance générique avec un récit initiatique dans une forêt. Je voulais aussi prendre le contrepoint de Naissance des pieuvres qui était plus urbain, plus anxiogène, plus froid. Au contraire avec Tomboy j’avais envie d’un film d’été, avec la présence de la nature.

Le film raconte l’histoire de deux couples d’enfants qui s’aiment beaucoup, Laure sous sa nouvelle identité et sa copine Lisa, mais aussi Laure et sa petite sœur Jeanne.

J’ai pensé à Laure et à Jeanne comme un duo de comédie, construit en opposition un peu comme Laurel et Hardy, le maigre et le gros. C’était réjouissant pour le film, mais c’était aussi une façon d’en tracer le sujet. Je suis émerveillée par le fait que des enfants qui ont les mêmes parents ne se ressemblent pas du tout. Cela participait à la réflexion sur le libre arbitre des enfants, leur autonomie, leur capacité à s’inventer, sans aucun déterminisme lié à l’éducation familiale.

Je voulais raconter cette diversité mais aussi une sororité. Je me rends compte que mes films sont toujours construits autour de deux pôles, l’amitié et l’amour, avec généralement l’amitié qui l’emporte.

Soeurs et complices, Jeanne et Laure

Soeurs et complices, Jeanne et Laure

A quel point la conception de Tomboy s’est-elle nourrie des « gender studies », ces études universitaires apparues dans les années 70 et 80 sur la question de la différenciation sexuelle entre hommes et femmes, sur le plan anthropologique, psychanalytique, philosophique, politique…?

C’est une culture que j’ai, sans être une spécialiste, mais j’ai beaucoup lu sur ce sujet qui me passionne. J’ai voulu convoquer l’expérience sensible, quasiment impressionniste, qui est le pendant pratique de cette théorie. L’air du temps voudrait nous faire croire qu’on pourrait appliquer une théorie au monde, avec des slogans du style « ne touchez pas à nos stéréotypes de genres. » C’est l’inverse. Tomboy montre la variété, et l’unicité de chaque enfant.

Céline Sciamma

Céline Sciamma

Il y a une dimension politique et engagée dans le film, à l’endroit où le cinéma le permet. Ce n’est pas un tract. Je travaille excessivement sur l’identification, et chaque film est une machine à changer d’identité. C’est doublement vrai avec Tomboy qui raconte l’histoire de quelqu’un qui change d’identité, cela créé un effet de miroir. L’identification devient très politique. Traverser des identités différentes c’est la possibilité de s’affirmer au monde et à soi même. Pour le personnage et pour le spectateur. Je ne cherche pas à faire de démonstration mais l’exploration d’un personnage en embarquant le spectateur dans un monde enfantin, donc en le privant de certains de ses repères. Les parents sont des figures du récit mais ce n’est pas à eux que le spectateur va s’identifier. On est avec cette enfant tout le temps. La mise en scène aussi est à hauteur d’enfant, c’est une expérience sensible et physique.

Sans trop dévoiler de ton prochain film Bande de filles on peut dire qu’il y sera de nouveau question d’une autre forme de travestissement, avec l’idée que l’apparence physique et vestimentaire joue un rôle important dans la construction de soi chez une adolescente. L’accoutrement est un moyen de séduire, c’est aussi une façon de se protéger, d’être plus forte, comme une armure.

Le déguisement offre l’opportunité d’être une autre, et c’est extrêmement cinématographique. C’est la dynamique du super héros. Même le titre du film, Tomboy (« garçon manqué » en anglais, ndr), évoquait l’image d’un « Superman » enfantin. D’ailleurs Laure porte une cape au début du film, c’était voulu.

 

Propos recueillis à Paris le 15 janvier 2014 avec Barbara Levendangeur d’ARTE Magazine. Remerciements à Céline Sciamma.

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5 commentaires

  1. Bruno Liénard dit :

    J’aime ces histoires d’amour entre des enfants dans une période de leurs vies ou la candeur, et les histoires de princesses et de princes magnifient leurs imaginations…

  2. Luce dit :

    Ce film est tout simplement magnifique, il n’y a pas de quoi créer une polémique ! D’autres parts la complicité dans la famille est bien présente, sans jugement. Je le recommande à tous les parents : regardez-le avec vos enfants.

  3. Liv dit :

    J’ai une reconnaissance envers la réalisatrice de ce film, car j’ai eu une enfance similaire à Mickael/Laure. Ce sont des moments durs à vivres et que l’on ne comprend pas à cet age là. En fait, on ne comprend pas pourquoi c’est « mal », pourquoi les gens sont méchants et surtout ce que ça peut changer. Moi j’ai compris ma différence en maternelle quand j’avais demandé à une petite fille de m’embrasser sur la joue et que la maîtresse avait pété un câble et m’avait fait me sentir comme un psychopathe. Les garçons ne voulaient pas toujours m’accepter dans leurs jeux, quant aux filles, je n’avais rien en commun avec elles. A tous ceux qui disent que ce n’est pas un sujet qui concerne les enfants, je dis FAUX! Ce sont des choses que l’on sait et que l’on ressent dès le plus jeune age. Pourquoi faire vivre une souffrance intolérable à tous ces enfants au lieu d’accepter cette différence et de leur donner une chance d’être heureux? En fait tous ces intégristes ne cherchent pas le bonheur des enfants, mais leur contrôle et le façonnage de leur petites têtes pour être aussi intolérants qu’eux.
    Une fois de plus merci à la réalisatrice d’exposer cette réalité tout en douceur.
    Liv

  4. Jean-Pascal Mattei dit :

    « What’s the big deal ? » disait Linda Lovelace sur sa prestation dans « Gorge profonde »… Que cette œuvrette – revoyons plutôt le troublant « Morse », bien plus ‘politique’, comme de nombreux fleurons du ‘mauvais genre’, justement – déclenche une telle avalanche de commentaires sur le site de la chaîne intéressera plutôt les sociologues que les cinéphiles… « Rubber » (sympathique pneu échappé de la leçon de conduite inaugurale de « Tomboy », qui se dégonflait vite) montrait déjà que l’on pouvait tourner un film avec un appareil photo numérique ; quant aux risques du jeu identitaire, ils constituent l’une des matières premières du cinéma fantastique (pléonasme que souligne Céline Sciamma dans ses propos sur l’identification). Dans un esprit œcuménique d’apaisement et bien loin des clivages d’adultes, voici le point de vue de Zoé Héran, qui parle très justement, avec ses mots d’enfant, de l’improvisation, du mensonge et du regard spéculaire :

    https://www.youtube.com/wat

  5. delphine dit :

    merci beaucoup pour ce magnifique film.

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