Olivier Père

La Marque du diable de Michael Armstrong

L’éditeur indépendant The Ecstasy of Films propose dans une belle édition Collector actuellement en vente libre le DVD de La Marque du diable (Hexen bis aufs Blut gequält, 1970) célèbre titre du cinéma d’horreur européen qui défraya la chronique en son temps et dont le pouvoir traumatisant de ses images et de son propos ne s’est guère émoussé avec les ans. La Marque du diable demeure célèbre pour son ultra violence à une époque où les films d’épouvante donnaient davantage dans la suggestion ou les effets un peu désuets. Certes des productions anglaises – essentiellement de la Hammer – avaient introduit la couleur et le sang dès les années 50, dépoussiérant ainsi des histoires gothiques pour les rendre plus effrayantes et lugubres. Aux Etats-Unis Hershell Gordon Lewis puis George A. Romero inventent le cinéma « gore » lors de la décennie suivante. Mais ce ne sont que des jeux d’enfants comparés à cette Marque du diable, illustration éprouvante des pages les plus noires de l’Inquisition dans l’Autriche du XVIIIème siècle. Production allemande tournée en Autriche, La Marque du diable doit beaucoup à un film anglais réalisé deux ans plus tôt, remarquable par sa violence sur un sujet proche : Le Grand Inquisiteur qui narre les sinistres exploits du sadique Matthew Hopkins (interprété par un Vincent Price beaucoup plus sobre et inquiétant que d’habitude), chasseur de sorcières au temps de Cromwell, dans un style hyperréaliste et morbide digne des Chiens de paille de Sam Peckinpah. Le producteur Adrian Hoven envisage d’ailleurs de confier la réalisation de La Marque du diable au réalisateur du Grand Inquisiteur, le très doué Michael Reeves. Malheureusement Reeves, attelé à plusieurs projets en cette fin des années 60 meurt en 1969 à l’âge de 25 ans seulement. La production se rabat sur l’assistant de Reeves, Michael Armstrong, aussi jeune que lui mais moins expérimenté. Armstrong, énergumène du « swinging London » apporte des idées folles et psychédéliques au film qui l’éloignent de son souci de véracité, notamment avec un final fantastique où le jeune couple est attaqué par des morts vivants sortant de leurs tombes. Cette fin disparaitra du montage final, mais on doit sans doute à Armstrong certains effets de distorsions visuelles et des images dessinées pour signifier une énucléation de l’œil dignes d’un trip sous LSD. Ces excentricités ajoutées à un comportement erratique et à un professionnalisme défaillant valent à Armstrong de se faire virer du tournage. C’est son producteur, scénariste et acteur dans un rôle secondaire Adrian Hoven, vedette du cinéma populaire allemand d’après-guerre, qui se chargera de finir le film, en réalisant plus de la moitié. Les investisseurs de La Marque du diable ne souhaitaient sans doute pas perdre le contrôle d’un film cher, inhabituel dans le cinéma allemand et doté d’une distribution internationale, avec notamment Herbert Lom (photo en tête de texte) dans le rôle de l’inquisiteur Lord Cumberland. Le film connaîtra de nombreux démêlés avec la censure mais rencontrera un succès mondial dans le circuit du cinéma d’exploitation alors en vogue, sauf en France où il sera totalement interdit. Il faudra attendre la fameuse collection vidéo des « classiques de l’horreur et de l’épouvante » éditée par René Château pour le découvrir en VHS dans les années 80 aux côtés d’autres titres victimes de la censure tricolore, Massacre à la tronçonneuse ou Zombie. Il est vrai que La Marque du diable multiplie les scènes de tortures minutieusement reconstituées selon les pratiques de l’Inquisition, sans qu’aucun détail horrible ne soit épargné aux spectateurs.

prix d'interprétation féminine à Cannes (mais pas pour ce film)

Olivera Vuco, l’actrice yougoslave prix d’interprétation féminine à Cannes (mais pas pour ce film)

Une énumération serait ici fastidieuse mais la scène de la « goutte d’eau » ou de la langue arrachée, sans oublier plusieurs femmes brûlées vives sur des bûchers en place publique, peuvent marquer durablement les esprits. Mais le caractère profondément dérangeant de La Marque du diable se trouve ailleurs. Il réside dans son extraordinaire méticulosité et le sérieux de sa documentation qui ne concernent pas seulement l’exhibition de scènes de torture, mais les raisons et les motifs de l’existence même de l’Inquisition, monstrueuse machine à la disposition de personnages pervers et dégénérés capables d’abuser en toute impunité de femmes accusées de sorcellerie au moindre prétexte, ou de mettre aux fers des nobles pour que l’Eglise s’empare de leurs richesses. L’Inquisition fut donc un alibi pour assouvir les pulsions sadiques de quelques puissants sur l’ensemble de la population et la croyance dans la magie noire et les sorcières une formidable hypocrisie du clergé pour faire régner la terreur et assurer sa suprématie, du moins telle est la théorie défendue par le film, guère à cours d’arguments racoleurs.

La scène la plus célèbre du film

La scène la plus célèbre du film

Cet ancêtre du « torture porn » avec quand même plus de substance s’appuie sur un contexte historique relativement précis et des pratiques d’autant plus glaçantes qu’elles sont données comme véridiques, et le récit d’un nihilisme total s’emploie à châtier impitoyablement les innocents tandis que les cruels tortionnaires échappent à la justice des hommes. La Marque du diable met ainsi en scène une formidable galerie de monstres, inquisiteurs et bourreaux, à mi chemin entre les libertins décrits par le Marquis de Sade et les maniaques échappés des bandes dessinées pour adultes « Elvifrance », avec rictus et bave aux lèvres, toujours prêts à tourmenter de jeunes femmes suppliantes. Ce délire sadique s’incarne dans un défilé de gueules patibulaires du cinéma bis européen dominé par l’acteur américain d’origine autrichienne Reggie Nalder, dont la silhouette et le visage cauchemardesques hantèrent quelques grands et petits films, les rendant tous inoubliables par sa simple présence.

Reggie Nalder dans le rôle d'Albino

Reggie Nalder dans le rôle d’Albino

Mais il n’a jamais été aussi terrifiant que dans le rôle d’Albino, inquisiteur de province qui use de son droit d’arrestation à des fins purement libidinales, véritable prédateur en quête perpétuelle de femmes à violer. Le personnage d’Albino et son interprète sont si frappants qu’ils feront leur réapparition dans la suite de La Marque du diable, beaucoup moins mémorable quoique vue deux fois au Brady, distribuée en France en 1975 sous le titre La Torture et réalisée – et cette fois-ci signée – par Adrian Hoven, même si Albino mourrait étranglé dans le premier film par Lord Cumberland, son successeur à la tête de l’Inquisition, moins bestial mais tout aussi dangereux, coupable d’avoir découvert son impuissance sexuelle. La sortie de La Marque du diable aux Etats-Unis était accompagnée de la distribution de sac à vomi à l’entrée des salles, façon élégante et utile de faire la promotion de ses images dégoûtantes. Plus de quarante ans après sa réalisation ce classique du cinéma « trash » unique en son genre, triomphe absolu du mauvais goût, est toujours à déconseiller aux estomacs délicats (un fac simile du sac à vomi original est d’ailleurs généreusement par l’éditeur DVD), mais doit absolument figurer en excellente place dans les enfers de toute vidéothèque qui se respecte, pour le bonheur particulier des amateurs d’anomalies cinématographiques. A noter que La Marque du diable offre à Udo Kier son premier grand rôle avant que ce acteur à la beauté bizarre, mi dandy mi gigolo n’apparaisse dans d’autres titres emblématiques de l’horreur européenne (Suspiria, Chair pour Frankenstein, Du sang pour Dracula) et ne devienne un invité récurrent des films de Rainer Werner Fassbinder puis de Lars von Trier, entre autres titres de gloire.

Udo Kier dans son premier grand rôle

Udo Kier dans son premier grand rôle

 

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