Olivier Père

Le Samouraï de Jean-Pierre Melville

Jean-Pierre Melville définissait Le Samouraï (1967) comme « une longue méditation sur la solitude. » et aussi comme « le portrait d’un schizophrène paranoïaque. » Ce film étrange et beau est diffusé ce soir à 20h50 sur ARTE.

Dès le premier plan du générique – une silhouette d’homme étendue sur un lit, dans une chambre miteuse minutieusement reconstituée en studio et donc plus abstraite que réaliste, le cadre rigide se met soudainement à vaciller en légers zooms et tremblement de caméra à l’apparition des premières notes de la musique sublime de François de Roubaix, pour immédiatement retrouver son immobilité tombale. Que s’est-il passé ? Crise de nerfs de Melville devant la beauté d’Alain Delon, mort en sursis déjà sur son linceul dès la première image ? On ne le saura jamais. Le film regorge ainsi de détails déstabilisants et de trouvailles géniales et invisibles qui transportent le spectateur exactement là où Melville veut l’emmener. Superbe plan où la caméra adopte soudain le point de vue du miroir dans lequel Delon ange narcissique ajuste parfaitement son chapeau ; raccord improbable où Delon impassible dégaine plus vite que son ombre pour exécuter son contrat, un propriétaire de boîte de nuit ; évidemment, le plan iconique de la mort de Jeff Costello (car s’est ainsi que s’appelle Delon dans le film), qui abattu par la police se fige en statue de marbre, les bras étrangement en croix sur le torse, gants blancs sur manteau sombre, avec un mince filet de sang à la commissure de la lèvre gauche qui le fait ressembler à un vampire, créature de la nuit suppliciée sous les yeux de sa proie, une belle chanteuse métisse.

Le Samouraï en 1967 est une étape décisive vers l’abstraction glacée qui caractérise la dernière partie de la filmographie de Jean-Pierre Melville. La rencontre entre Jean-Pierre Melville et Alain Delon, tueur à gages à la tristesse minérale, donne naissance à une œuvre désincarnée, une épure de film noir. Le minimalisme de l’action s’accompagne d’une stylisation extrême des costumes (l’imperméable et le chapeau de Delon) et surtout des décors (des rêves de commissariat et de night-club). Les deux titres suivants avec Delon, Le Cercle rouge et Un flic (ultime film de Melville, ultime poème à la gloire de l’acteur) poursuivront cette approche fantasmatique du cinéma et des stars masculines. Car ces trois films sont aussi un écrin amoureux pour l’icône Delon, silhouette frigide et opaque obsédée par la mort.

 

 

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15 commentaires

  1. Jean-Pascal Mattei dit :

    Dans ses entretiens avec Rui Nogueira, Melville livre la clé de cette ouverture : la réalisation s’affole pour épouser la folie du tueur, déstabilisant le spectateur qui discerne sa silhouette alitée, présage de son devenir cadavre – « Le Samouraï », comme « Massacre à la tronçonneuse », s’avère aussi un grand portrait d’autiste. Ce qui fascine les assassins professionnels, bouchers au chômage dans l’Amérique du Vietnam ou exécuteur trahi dans la France glacée d’avant Mai-68 ? La mort, bien sûr, leur propre destruction sous les traits d’une « belle chanteuse métisse » (elle l’hypnotise comme un serpent, poursuit Melville dans la même source ; faut-il y voir une allégorie du tiers-mondisme bientôt advenu ?) ou d’une hippie hystérique dont les cris se fondent dans ceux de l’arme tenue par Leatherface (dont la danse finale évoque celle du tutuguri, le rite du soleil noir d’Artaud). La musique en effet inoubliable de François de Roubaix trouve dans sa structure et sa sonorité des accents tout droit sortis de chez Bach (mécanisme divin avec harmonium) pour rendre sonore l’idée tragique du fatum. Delon, Narcisse fétichiste et homoérotique (Woo s’en souviendra dans son « Killer », parant la figure iconique de sa propre mystique – colombe catholique à la place de l’oiseau encagé – et des larmes du mélodrame asiatique), s’avance vers sa propre chute, immobilisé entre ciel et terre, à la façon d’une « statue de marbre », celle par exemple du Bernin illustrant l’extase de Sainte Thérèse. Auparavant, il stationne religieusement devant le miroir, comme Belmondo en Roi-Soleil du « Doulos », et ne fréquente une femme – Nathalie Delon – que parce qu’elle lui ressemble. L’abstraction, l’épure, le jansénisme presque bressonien de la mise en scène, loin de posséder une dimension ironique (lecture de Jean-Michel Frodon), s’apparentent à une purification des influences, de la culture et de l’éducation cinéphile de Melville vers la langue des mystiques au lyrisme minéral, désincarné. Dans la même démarche, on citera le « Crash » de Cronenberg, poème transi qui émeut pourtant et autant que le chant du cygne melvillien. Au-delà de l’émotion, de son spectacle, des formules du genre, les marionnettes frémissent d’une vie étrange et poignante, comme les poupées du bunraku de Kitano (et la boucle se boucle avec la citation apocryphe du bushido, auquel fera référence un autre grand récit d’amour et de mort, le « Yakuza » de Pollack…).

    • olivierpere dit :

      On ne manquera pas non plus de remarquer l’androgynie des deux personnages féminins du film : la chanteuse métisse aux cheveux courts et Nathalie Delon, double d’Alain en effet. Dans « Un flic » Melville ira plus loin vers cette ambiguité sexuelle qui n’en est plus vraiment une : la prostituée indicatrice de police qui renseigne amoureusement Delon, regardée avec tendresse puis violemment rudoyée par ce dernier, est un travesti…

  2. Jean Charpentier dit :

    Arte envisage-t-elle un programme spécial pour Halloween ? ^^

    • olivierpere dit :

      Bonjour, oui il y aura une « nuit des vampires » le dimanche 27 octobre, avec trois films dont je vous laisse encore la surprise !

      • frank dit :

        Il y aura t il Vampires, vous avez dit vampires ?
        Un très bon film de vampires des années 80 avec un chris sarandon excellent. Un classic non Olivier ?
        Un remake très très moyen avec colin farrel…
        Vus récemment en SF:
        hunger games qui partait bien mais s essouffle sur la fin. Réflexions sur la télé réalité intéressantes à mettre en perspective avec le koh lanta annulé non?
        Doomsday…
        Elysium… malheureusement décevant…votre avis?
        Vous n avez pas quelques pepites à nous proposer que vous auriez vu récemment ou non dans ce genre SF que j affectionne particulièrement ?
        Merci !

        • olivierpere dit :

          Bonjour Frank, moi aussi j’aime beaucoup le premier « Fright Night », petite madeleine pour les fans de cinéma fantastique des années 80… Mais il ne sera pas diffusé sur ARTE dans le cadre de sa nuit vampires, dommage… Je suis d’accord avec vous sur « Hunger Games », et son traitement de la violence, assez hypocrite pour un film qui s’adresse aux adolescents, m’a déplu. « Battle Royale » était plus honnête. Pas encore vu « Doomsday » mais j’aime les autres film de son réalisateur. Tout le monde m’a dit qu' »Elysium » était décevant, alors je n’y suis pas allé. Les gros blockbusters de SF de cet été ne laisseront pas beaucoup de traces… « Gravity » qui sort bientôt est à voir, et j’aime « Cloud Atlas » !

  3. François Ekchajzer dit :

    Dans ce plan d’ouverture, Melville a tenté un transtrav, travelling arrière (ou avant) compensé par un zooming avant (ou arrière), qui permet de modifier les perspectives de l’image sans en affecter le cadrage. L’exemple le plus célèbre de transtrav est le plan d’escalier en plongée verticale de « Sueurs froides ». Effectué manuellement, avec les moyens dont il disposait, le transtrav du « Samouraï » n’est pas irréprochable d’un point de vue technique. Il a pour intention de « montrer le désordre mental d’un homme atteint certainement d’une tendance à la schizophrénie », comme le dit effectivement Melville à Rui Nogueira. Orgueilleux comme un pape, il ajoute, justifiant à bon compte le rendu approximatif de son plan : « Au lieu de faire un mouvement assez classique de travelling arrière compensé par un zoom avant (…), j’ai fait ce même mouvement avec des arrêts. En arrêtant mon travelling pendant que je continuais mon zoom, en reprenant mon travelling, etc…, j’ai créé un sentiment de dilataion élastique et non pas de dilatation classique, pour mieux exprimer ce sentiment de désordre. Tout bouge et, en même temps, tout reste à sa place. »

  4. currrzio dit :

    Bcp de choses sont dites ds cet article, surtt celles qui ne le sont pas explicitement. Il me semble que c’est une des 1ères fois où est ainsi évoquée l’énorme dimension homo-érotique de ce film. On est bien d’accord sur l’idée que Melville était raide dingue de Delon (comme visconti qqe temps auparavant…) ? Ou bien ?

  5. PASSEDAT Marc dit :

    Monsieur Olivier Père, bonsoir,

    Quelles belles lignes vous nous écrivez là pour ce  » facsinant poème d’amour et de mort  » qu’est  » Le Samouraî « ., Ce film  » étrange et beau  » comme un diamant illuminant nos propres nuits,ne se laisse d’ailleurs pas plus facilement interroger que notre héros lui – même… Au point que les interrogations dans lesquelles il nous laisse ne se laissent pas plus facilement appréhender que ce que je n’arrive pas à nommer autrement que par le mot de  » mystère  » — vocable que je ne me souviens pas avoir jamais lu ou vu accolé explicitement à son propos, mais qui, pourtant, me parait latent dans bien des analyses ou commentaires (et, quand vous dites  » ce film étrange et beau « , vous n’êtes pas si loin..). Je ne sais si Melville s’est déjà exprimé à ce sujet mais il ne m’étonnerait pas qu’il s’autorise à garder une part de son oeuvre pour faire place à cette notion.
    Quoiqu’il en soit les divers échanges, ici même, vont assez loin pour vous demander ce que vous pensez de l’idée de monter un dossier à propos du Samouraï ?
    Celui-ci pourrait regrouper diverses analyses et critiques déjà parues sur  » Le Samouraï « . depuis des années…
    Plus bas, Mr J.P. MATTEI cite les entretiens entre J.P. MELVILLE et Rui NOGUEIRA.. Voilà des documents qui devraient, avec d’autres sans doute, intéresser bien des amoureux du Samouraï…
    Qu’en pensez-vous ? N’est-il pas possible et souhaitable, dans le cadre de ce blog de monter un tel dossier ?
    Autre chose : je suis, par malchance, toujours passé à côté du DOULOS… Sa diffusion est-elle de l’ordre du possible ou du probable (après Le Samouraï et Le Cercle Rouge) ?
    Mieux, que pensez-vous de la perspective, d’organiser sur ARTE, un Festival MELVILLE ?
    En vous priant de m’excuser d’avoir été un peu long, je vous remercie de votre attention.
    M.P.

    • olivierpere dit :

      Bonsoir et merci pour votre commentaire. En plus de l’indispensable recueil d’entretiens de Rui Noguera il existe un fort bel ouvrage collectif « Riffs pour Melville » aux éditions Yellow Now publié au même moment que la dernière rétrospective Melville à la Cinémathèque française. Je pourrais néanmoins parler de nouveau de Melville sur ce blog ou proposer le dossier dont vous parlez, car je suis très heureux de la qualité et de la densité des réflexions critiques suscitées sur ce blog à l’occasion de la diffusion du Samouraï sur ARTE. Pas de Doulos pour l’instant sur ARTE mais nous allons diffuser dans quelques mois Un flic, dernier et grand film à réévaluer dans la filmographie de Melville. Un cycle Melville est bien sûr envisageable dans le futur, excellente idée! Encore merci pour votre message, vraiment…

      • PASSEDAT Marc dit :

        Merci à vous de votre accueil chaleureux… et de vos indications :  » En plus de l’indispensable recueil d’entretiens de Rui Noguera [merci d’en préciser les réfèrences, pour se les procurer ] il existe un fort bel ouvrage collectif « Riffs pour Melville » aux éditions Yellow Now « 

        Sans doute, cela constitue-t-il un dossier trop volumineux pour être crée et consultable ici ?

        Je reste cependant toujours très intéressé !…

        Sans doute faudra-t-il commander cela ?

        La qualité et la densité dont vous parlez font surement écho à celles de l’oeuvre… Les remarques de Jean Pascal MATTEI, sont un exemple de cette densité et appelleraient, à mon humble avis, un développement, au moins de quelques pages tant elles me paraissent cibler les points clefs de cette oeuvre…

        Concernant un Flic  » dernier et grand film à réévaluer dans la filmographie de Melville  » je l’ai pensé si fort… que vous l’avais entendu… Preuve que vous avez l’oreille fine… En effet, en attendant  » Le Doulos  » ou un Festival Melville, je trouve très injuste le sort fait à ce dernier film de la trilogie, comme si lui avaenit été réservé les basses oeuvres pour  » une exécution sommaire  » ! Jalousie, sans doute..

        • olivierpere dit :

          Le livre de Noguera a été réédité dans la petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma, il est encore disponible. Peut-être que la prochaine « offre cinéma » d’ARTE sur son site web qui englobera ce blog et de nombreux autres services liés au cinéma permettra de constituer des dossiers interractifs sur des réalisateurs et des films diffusés ou coproduits par ARTE. C’est pour bientôt ! En attendant, je vous invite à continuer ici nos débats et vos réflexions, dont je me réjouis une nouvelle fois de la qualité…

      • PASSEDAT Marc dit :

        Je viens de trouver à l’achat, sur internet, un ouvrage intitulé  » Le cinéma selon elville  » par rui noguera, collection  » CINEMA 2000/SEGHERS (278 pages, achevé d’imprimer le 15 janvier 1974).

        Est-ce bien  » l’indispensable recueil d’entretiens de Rui Noguera  » dont vous faites mention, et que d’autres présentent sous le nom  » Conversations avec Melville « 
        – Cahiers du Cinéma.

        Merci, et à bientôt…

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