Olivier Père

Cinquième Colonne de Alfred Hitchcock

Depuis mercredi on peut revoir Cinquième Colonne (Saboteur, 1942) au cinéma et en version restaurée grâce au distributeur Swashbuckler. Participant à l’effort de guerre et à la propagande antinazie au sein des grands studios hollywoodiens, Alfred Hitchcock (comme Fritz Lang) a signé quelques grands films d’espionnage dans les années 40, en résonnance directe avec la guerre en Europe ou le soutien à l’interventionniste américain pour lutter contre l’Allemagne hitlérienne. Cinquième Colonne est aussi et avant tout un récit hitchcockien par excellence, avec un faux coupable en cavale, bien décidé à prouver son innocence et à démasquer les vrais criminels. En 1940, un ouvrier américain est accusé d’avoir saboté une usine d’armements. L’attentat a causé la mort de son meilleur ami, brûlé vif à cause d’un extincteur trafiqué. Aidé d’une jeune femme, il parcourt les Etats-Unis pour démasquer le véritable coupable, un agent faisant partie d’une vaste conspiration nazie dissimulée au sein même de la société américaine. Nous avons revu le film avec beaucoup de plaisir, admiratif de la mise en scène d’Hitchcock, son sens admirable de la composition, l’alternance géniale entre très gros plans et plans d’ensemble qui regorgent de perspectives truquées et d’effets spéciaux très réussis (presque tout le film a été tourné en studios, malgré de nombreuses scènes qui se déroulent dans la nature.) Cela nous a également donné envie de nous replonger dans le fameux livre d’entretiens « Hitchcock Truffaut » dans lequel Hitchcock confie au cinéaste français que Cinquième Colonne eut été meilleur avec d’autres acteurs : Robert Cummings, habituellement au générique de comédies légères, ne suscite pas assez d’empathie et d’identification auprès des spectateurs, malgré son infortune et les dangers qu’il rencontre sur sa route. Priscilla Lane, censée interpréter un mannequin, n’est pas assez sophistiquée. Quant au méchant, il est trop stéréotypé aux yeux de Hitchcock qui aurait souhaité confier le rôle au vétéran Harry Carey, à l’époque l’un des acteurs les plus populaires des Etats-Unis qui interprétait des personnages sympathiques dans les films de Capra ou de Ford. Ces réserves émises par Hitchcock lui-même contribuèrent à faire passer Cinquième Colonne pour un film mineur dans la carrière du cinéaste – malgré son grand succès – avec la réputation d’être le simple brouillon de ses chefs-d’œuvre suivants, en particulier La Mort aux trousses. Certes La Mort aux trousses est supérieur à Cinquième Colonne, et Cary Grant un bien meilleur héros hitchcockien que Robert Cummings, tout le monde est d’accord. Et la scène finale de Cinquième Colonne sur la statue de la Liberté trouvera un écho grandiose avec la poursuite sur le Mont Rushmore. Il n’empêche que Cinquième Colonne est une splendide leçon de mise en scène et de narration cinématographique, qui recèle plusieurs morceaux de bravoure hitchcockiens : celle de la statue de la Liberté bien sûr, justement célèbre et chargée d’une puissance symbolique – le monument est un emblème de la démocratie, offert aux Américains par les Français ; mais aussi l’incendie de l’usine, la fuite dans un torrent de montagne, la scène du bal et surtout la magnifique scène de fusillade dans une salle de cinéma, extraordinaire mise en abyme où un spectateur est blessé par des coups de feu venus de l’écran pendant la projection d’un film policier, déclenchant la stupéfaction puis la panique du public.

En même temps que Cinquième Colonne Swashbuckler ressort deux autres classiques d’Hitchcock : Mais qui a tué Harry ? et L’homme qui en savait trop (version de 1956) dont nous avions déjà parlé ici :

https://www.arte.tv/sites/olivierpere/2013/06/10/lhomme-qui-en-savait-trop-dalfred-hitchcock/

 

 

 

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