Olivier Père

Runaway Train de Andreï Konchalovsky

Jon Voight

Jon Voight

C’est sans doute l’un des meilleurs films d’action jamais réalisés, et on ne s’en était pas rendu compte immédiatement. Il faut dire qu’au moment de sa sortie, malgré une sélection officielle au Festival de Cannes, Runaway Train (1985) avait souffert de la mauvaise réputation de ses producteurs, Menahem Golan et Yoram Globus, pourvoyeurs de séries B et récupérateurs de cinéastes prestigieux sur le déclin, jamais pris au sérieux par la critique. Au final et avec le recul, Runaway Train est sans doute le meilleur film jamais produit par la Cannon, l’accomplissement du fantasme des cousins Golan-Globus : concilier le cinéma d’auteur, les projets artistiques les plus fous et l’action « hard boiled » comme Hollywood ne savait déjà plus en faire, ces trois objectifs miraculeusement réunis dans le même film. Dès le départ Runaway Train n’était pas une production comme les autres. Il y eut d’abord un scénario d’Akira Kurosawa, inspiré d’un fait-divers pour un film américain qui devait être tourné dans l’Etat de New York au début des années 70, avec Henry Fonda et Peter Falk dans les rôles principaux. Le projet dut être abandonné par le réalisateur japonais en partie à cause de conditions de tournage trop difficiles. On ne sait par quel tour de magie le scénario atterrit dans les mains de la Cannon une dizaine d’années plus tard, partiellement réécrit par Edward Bunker, fameux romancier taulard qui tient aussi le rôle du frère de Manny sous les verrous, au début du film. Spécialiste de l’univers carcéral pour avoir purgé de nombreuses peines, notamment dès l’âge de 17 ans à San Quentin (l’une des prisons les plus dures des Etats-Unis), Bunker est sans doute pour beaucoup dans l’ajout d’un long prologue situé dans un pénitencier perdu en plein désert glacé de l’Alaska, véritable enfer sur terre dans lequel un directeur fasciste règne sur une meute de criminels presque aussi dangereux que lui. La violence et la folie de cette introduction mettent la barre très haut, et Runaway Train ne descendra jamais de ces cimes extrêmes. Jon Voight interprète Manny, un voleur de banques multirécidiviste devenu un dieu vivant pour les autres détenus, en raison de son insoumission et d’une volonté surhumaine qui lui a permis de résister à plusieurs séjours en cellule d’isolement, dans un bras de fer permanent avec le directeur de la prison, le sadique Ranken (John P. Ryan.) « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort » est le crédo nietzschéen de Manny, joué par un Jon Voight méconnaissance et halluciné, plus proche du loup enragé que de l’être humain. Konchalovsky dans ces premières séquences dantesques et bourrées jusqu’à l’explosion de testostérone marche sur les plates-bandes de Sam Peckinpah et John Milius, et même de Kubrick avec ces travellings arrière de matons suréquipés évoluant dans des couloirs saccagés par une révolte de prisonniers, et ces visages grimaçants et défigurés par la haine tout droit sortis d’Orange mécanique ou Full Metal Jacket. Le plan d’évasion de Manny, accompagné de Buck, un jeune acolyte un peu demeuré, condamné pour viol (Eric Roberts, dans un numéro hystérique et survolté), réussi au prix d’un combat contre le froid glacial, conduit les deux hommes dans une gare où ils montent à bord d’un train de marchandises. Ils ignorent encore que le conducteur de la locomotive est tombé de son engin, victime d’un malaise cardiaque, et que le train fou, monstre de ferraille, Leviathan sur rail, fonce vers une mort certaine pour ses infortunés voyageurs.

Runaway Train se transforme alors en huis-clos à grande vitesse avec de nouveaux défis d’endurance physique et morale pour Manny, décidé à enrayer l’inéluctable catastrophe ferroviaire, et échapper à Ranken, parti en hélicoptère à la poursuite des fugitifs. Pas un seul moment de répit, et un affrontement psychologique titanesque entre Manny et Buck, rejoints par une jeune femme mécanicienne qui ose prier Dieu dans cette situation extrême, tandis que Manny a toujours appris à ne compter que sur lui-même, prêt à tout pour parvenir à ses fins, y compris à sacrifier ses compagnons. « Etes-vous une bête ? lui demande-t-elle devant ses crises de violence. Pire que ça, un homme ! » répond Manny.

Ce dualisme entre la bestialité et l’humanité au cœur du film et du personnage de Manny est explicité par le carton final et la citation de Shakespeare sur fond de Vivaldi : « La bête la plus féroce connaît la pitié. Je ne la connais pas, et ne suis donc pas une bête. »

Cette citation de « Richard III » avait déjà donné son titre au premier roman de Bunker « Aucune bête aussi féroce », adapté au cinéma par Ulu Grosbard en 1978 (l’excellent Le Récidiviste.)

Runaway Train, chef-d’œuvre des années 80 a depuis gagné ses galons de classique « bigger than life », comptant des admirateurs de plus nombreux au fil des ans (parmi lesquels Marlon Brando) et la réédition providentielle de Runaway Train en salles aujourd’hui, distribué par Carlotta, devrait permettre sa découverte ou sa redécouverte par de nouvelles générations de spectateurs.

La seule réserve que l’on pourrait exprimer au sujet de Runaway Train concerne les passages dans le centre de contrôle ou une poignée de zigotos s’agite devant des moniteurs vidéo pour tenter d’arrêter le train ou d’éviter des collisions. Des scènes dignes d’un mauvais téléfilm catastrophe qui viennent rompre avec le reste de la direction artistique, sans parler de l’incroyable tension dramatique à bord de la machine et la proximité constante du spectateur avec les deux évadés, qui souffre et se bat avec eux.

Eric Roberts et Jon Voight

Eric Roberts et Jon Voight

Comme si Golan et Globus n’avaient pas pu s’empêcher de renouer avec leur penchant pour les réalisations caricaturales, soucieux de dénaturer un projet unique en voulant le rendre plus conventionnel – ils n’y sont heureusement pas arrivé – alors que le reste du film est splendidement photographié et mis en scène.

On ne connaît pas bien le reste de la filmographie de Konchalovsky qui après trois classiques réalisés en URSS (Le Premier Maître, Le Bonheur d’Assia, Sibériade) choisit l’exil comme son ami Tarkovski et partit travailler aux Etats-Unis, d’abord sous contrat avec la Cannon (quatre films), puis poursuivant une carrière erratique entre Hollywood, l’Europe et finalement le retour en Russie. Mais Konchalovsky s’est surpassé avec Runaway Train, sans doute motivé par une histoire inventée par l’un des plus grands cinéastes mondiaux et offrant à un récit d’aventure des dépassements physiques et philosophiques exceptionnels, et une réflexion sur la liberté individuelle et la lutte contre le totalitarisme. Le fait que l’action se déroule en Alaska – « l’Amérique russe » – rend encore plus pertinente l’implication de Konchalovsky dans un tel projet, allégorie à peine voilée des goulags sibériens perdus dans les immensités glacés et réduisant des hommes à l’état d’animaux.

le train fou, monstre d'acier incontrôlable et surpuissant

le train fou, monstre d’acier incontrôlable et surpuissant

 

Catégories : Actualités

19 commentaires

  1. ngv dit :

    Merci Olivier pour cet intéressant article sur ce superbe film. Je me permets d’ajouter une mention supplémentaire sur la splendide BO de Trevor Jones. Un chef d’œuvre qui a le bon goût de reprendre l’extrait de Vivaldi en conclusion.

  2. Félix dit :

    Très bel article, que ce chef d’œuvre du cinéma d’action mérite amplement ! Vous faites bien de rappeler toute la valeur de ce film, qui a longtemps souffert de la réputation de ses producteurs, également peu aidé par des jaquettes DVD/VHS totalement débiles et des doublages français paraît-il terribles.
    Voici ce que j’en avais écrit il y a quelques temps :
    http://ilaose.blogspot.com/

    • olivierpere dit :

      Oui j’avais déjà lu votre article, qui m’avait donné envie de revoir « Runaway Train », je ne savais pas que nous étions plusieurs en France à le trouver si beau. Quand je l’ai découvert en salles à sa sortie, c’était en VF et c’est vrai que cela enlevait beaucoup de crédibilité au film.

  3. Rémi dit :

    Je me joins à mon camarade : super article pour un super « railroad movie ». Les interruptions dans la salle de contrôle ne m’avaient pas tant gêné que ça. C’est vrai qu’elles coupent un peu le rythme et sont en-dessous des autres, mais peut-être aussi qu’elles permettent au spectateur épuisé par la fuite en avant terrible du train de retrouver son souffle. Il me faudrait revoir le film pour en être sûr. En tout cas la performance de Jon Voight (décidément habitué aux escapades infernales après son rôle dans
    Délivrance, et ici on dirait presque que l’acteur lui-même a véritablement vécu de telles
    expériences tant il en porte tous les stigmates) est époustouflante, et celle d’Eric Roberts est pour le moins surprenante.

    • olivierpere dit :

      Selon moi ces scènes sont utiles surtout pour rajouter un peu de suspens (la destruction du pont) et divulguer des informations aux spectateurs (et aussi permettre à Ranken de retrouver la trace des deux fuyards.) Elles ont côté hyper-vulgaire et grotesque qui peut surprendre, mais quand même, elle brisent l’atmosphère esthétique et dramatique du film.

  4. frank dit :

    Bonjour olivier,
    Votre article donne envie de revoir ce film découvert en vidéo dans les années 80. Film d’action efficace qui côtoyait le grand succès de l époque, Rambo first blood. Quel est votre avis sur le premier Rambo ?
    Concernant vos précédents articles consacrés aux films d’horreur, je m interrogeais sur l omniprésence des zombies en ce moment (film avec brad pitt, the colony vu récemment, résident evil, les jeux vidéos…).comment l expliquez vous?
    Je viens de lire les montagnes hallucinees de lovecraft qui a du inspirer la série des Aliens et the thing de carpenter. Guillermo del toro et jambes cameron souhaitent en faire un film. Vrai?
    Houellebecq adorateur de lovecraft bientôt sur Arte où il jouerait son propre rôle. Avez vous plus d infos ?
    Les yeux sur votre blog, ne serait ce pas ceux d Anna karina dans pierrot le fou…? Sublime aussi dans Vivre sa vie. Le passage où il y a la chanson de jean ferrat ma mome avec les travelling avants sur son visage.
    Des nouvelles de JLG ? des projets avec Arte ?
    Bien cordialement,
    Frank

    • olivierpere dit :

      Bonjour Frank, je réponds à vos questions dans l’ordre !
      1) Le premier et excellent Rambo date de 1982, trois ans plus tard -date de sortie de Runaway Train – la mode n’était déjà plus aux films d’action violents, sérieux et adultes et le film d’Andrei Konchalovsky en a souffert, dans mon souvenir reçu dans l’indifférence par la presse et le public. Le cinéma américain à cette époque avait sombré dans la parodie, la bande dessinée et les films pour adolescents comme en témoignent Les Goonies, Retour vers le futur, Commando et… Rambo 2.

      2) Je suis (j’étais) fan de film de zombies mais je ne me suis même pas déplacé pour aller voir « World War Z », premier film de zombies sans sang paraît-il. Films hideux, avec monstres numériques, aseptisés, esthétique des jeux vidéo… La violence physique et politique des films de Romero a disparu. Mais j’aime beaucoup le remake de « Dawn of the Dead » de Zack Snyder, « L’Armée des morts ». 3) J’aime Lovecraft mais je n’ai pas lui celui-ci et j’avais entendu parler d’un projet d’adaptation de Del Toro, jamais abouti faute de financements.
      4) Oui l’essai-documentaire-fiction sur et avec Houellebecq et réalisé par Guillaume Nicloux c’est bientôr sur ARTE. Projet très excitant, j’ai hâte de voir à quoi cela va ressembler, mystère…
      5) Oui bravo c’est bien « Pierrot le fou » et les beaux yeux d’Anna Karina.
      6) JLG termine actuellement son nouveau film « Adieu au langage », tourné en 3D avec une équipe très réduite. Encore quelques mois à patienter, le travail sur la 3D de Godard sur son court métrage « Les Trois Désastres » montré à Cannes l’année dernière était déjà remarquable…
      Bien cordialement, du festival de Toronto où je vais essayer de voir le maximum de (bons) films et en rendre compte sur ce blog.

      • frank dit :

        Bonjour Olivier,
        Merci pour vos réponses. Bon festival à Toronto ! Faites nous part de vos coups de coeurs.
        Vu No one lives. Même sentiments que vous. Film moyen (VF horrible…) mais quelques moments bien réalisés, scène de la douche notamment qui rappelle celle du début de dawn off the dead. Film bien supérieur dans tous les domaines mais qui ne fait pas vraiment peur…
        Les deux qui m ont vraiment fait peur. Nosferatu de Murnau (j avais 11 ans…) et paranormal activity (visionage seul, la nuit…) Spielberg a été horrifié par ce film paraît il. Vous aussi ? Sinon lesquels ?
        Bien cordialement,
        Frank

        • olivierpere dit :

          Les films de Dario Argento et en particulier « Inferno » et « Phenomena » quand je les ai vu au cinéma pour la première fois, « Le Locataire » de Polanski, « Dawn of the Dead » de Romero…

  5. Goulven Léon dit :

    Bonjour et merci pour ce conseil de visionnage.

    J’ai pu voir Runaway Train hier soir en DVD et effectivement c’est un très bon film.

    Ce qui m’a particulièrement frappé ce sont les différences de traitement entre les trois espaces du film. La prison est incroyable, complètement folle, telle qu’on se la représente en cauchemar. Les images de la fuite (égouts, grand Nord, train) sont époustouflantes, une sorte d’hyper réalisme tellement poussé qu’on en ressent le froid, la neige, la grisaille, la douleur, la dépression. Le centre de contrôle quand à lui est complètement grotesque, avec ses ordinateurs vieillis et ce pseudo contrôle très 80’s.

    J’ai été bluffé par les deux personnages principaux (joués par John Voigt et Eric Roberts). Au début leur parler caricatural m’a un peu gêné et je me suis demandé si le réalisateur n’essayait pas de nous les faire passer pour russes (au moins John Voigt) puis je me suis rendu compte que cette façon de parler nous indiquait encore plus la misère de ces personnages, complètement soumis à leur destin tragique.

    Je ne peux pas ne pas mentionner, pour finir, la scène hallucinante où Manny « redevient » humain (dans le train quand il se bat avec Buck qui cherche à protèger Sara), après trois ans passés à l’isolement qui avaient fait de lui une bête. Le visage de John Voigt exprime une rage, une brutalité que je crois n’avoir jamais encore vu au cinéma.

    Au plaisir de vous lire.

  6. Frédéric dit :

    Merci pour cet article complet sur ce film qui m’a boulversé enfant et aujourd’hui encore.
    Je sors de projection: j’ai été très déçut par la traduction proposé qui est très imprésise et incomplète. Tout le vocabulaire technique ayant attrait au chemin de fer a été simplifié ou « adapté ». Des morceaux et des subtilitées de dialogue ont aussi disparues. Contrairement à ce qui a été dit, le doublage de la vf était assez réussi à mon sens mais surtout cette version était mieux traduite.
    Ce n’ais pas parce que l’on est cinéfile que l’on n’a pas de culture technique.

    Je pensais Carlotta plus exigente…

    • olivierpere dit :

      Merci de ces remarques, je n’ai pas revu le film en salle, mais dans le DVD de la MGM. J’avais vu le film en VF à l’époque : doublage vulgaire peut-être, mais qui « collait » aux personnages et aux situations comme vous le dites. Mais on perdait les voix et les accents incroyables de Jon Voight et Eric Roberts.

  7. Eric Mielle dit :

    Bonjour Olivier,j’ai adoré votre article,pour moi Runaway Train est le meilleur film sur le railroad movie réalisé par l’un des meilleurs cinéastes russes. Un scénario en béton qui fut commencé par un grand cinéaste,Akira Kurosawa avec la complicité de son ami l’écrivain nippon,Ryuzo Kikushima.

    • olivierpere dit :

      Merci. Heureux de constater que ce film que j’aime beaucoup à chaque nouvelle vision possède autant d’admirateurs, et continue sa carrière en DVD et à la télévision.

  8. jacques dit :

    Bonjour,
    J’ai découvert ce film lors de sa présentation à Cannes en 1986 lors d’un stage organisé par l’UFOLEIS. J’étais sorti sous le choc. Impossible de convaincre mes ami(es) de la qualité de ce film. De retour à Lyon, un cinéma a eu la bonne idée de consacrer une rétrospective aux frères Mikhalkov (en particulier les films russes de Konchalovski) et m’a permis de découvrir « Le premier maitre ».
    Les films US sont aussi très intéressants par l’attention qu’il portent presque tous à l’autre Amérique, rurale notamment ou encore celle des perdants et des marginaux (« Homer et Eddie », « Shy people », Maria’s lovers », ce chef d’œuvre.
    Un cinéaste à redécouvrir…. (y compris ses derniers films russes : « La maison de fous », Gloss »).
    Bonne suite pour votre blog.
    Jacques

    • olivierpere dit :

      Merci, vous avez raison sur toute la ligne, Konchalovsky est un cinéaste à redécouvrir, notamment ses premiers films et ses derniers, du retour en Russie. Bien à vous,

  9. Sivel dit :

    J’ai découvert ce film au gré de mes insomnies vers 1990. Et j’ai été happé par la magnificence du décor et le choc des personnages. J’avais tout de suite enregistré sur une vidéo cassette à l’époque. J’en ai parlé à mon entourage sans grand écho.
    Le personnage de Manny sous l’écorce de férocité est grandiose et éclipse les autres personnages Buck et surtout Sara qui se fait toute petite et qui ne convainc pas. Ranken lui c’est le molosse qui s’accroche aux mollets de Manny. J’osais espérer dans mon inconscient à un choc de titan entre un Jon Voight et un De Niro par exemple
    Quoi qu’il en soit, la musique lancinante du film m’est restée dans la tête et cela fait froid dans le dos!
    VF ou VO on peut se passer de dialogue à certains moments du film
    Et j’ai autant de plaisir à revoir ce film à chaque fois
    Bravo pour votre commentaire sur le film

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