Olivier Père

Le Dernier Nabab de Elia Kazan

« Irving Thalberg a été le seul qui, chaque jour, pensait 52 films. »

Jean-Luc Godard, Histoire(s) du cinéma

 

ARTE diffuse ce soir à 20h45 Le Dernier Nabab (The Last Tycoon, 1976), ultime long métrage d’Elia Kazan. Il s’agit d’une adaptation, par le dramaturge Harold Pinter, du roman inachevé de Francis Scott Fitzgerald publié en 1941 après la mort de l’écrivain, inspiré par sa propre expérience – malheureuse – de scénariste à Hollywood, tandis que le personnage fascinant de Monroe Stahr (interprété par Robert De Niro) emprunte de nombreux traits de caractère à Irving Thalberg, directeur de production d’abord à la Universal puis à la MGM du début des années 20 jusqu’à sa mort en 1936 à l’âge de 37 ans. Thalberg était l’incarnation du producteur visionnaire et démiurgique, bourreau de travail capable de contrôler le moindre aspect d’un film, de son écriture à sa distribution. Le Dernier Nabab (situé en 1935) décrit la vie quotidienne d’un grand producteur hollywoodien seul maître à bord : Stahr lit tous les projets et supervise plusieurs films à la fois, il peut remplacer sur le champ un metteur en scène incapable de se faire respecter par une star capricieuse, il visionne toutes les rushes et choisit lui-même les prises de chaque scène ; il est capable d’exiger la reconstruction de décors pour retourner la fin d’un film jugée peu concluante, et de faire réécrire par plusieurs nègres un scénario bancal livré par un écrivain prestigieux invité à Hollywood – cet épisode dut sans doute arriver à Fitzgerald lui-même, comme à Faulkner quelques années plus tard. Il doit aussi jouer les psychologues et résoudre les soucis conjugaux d’un cabot frappé d’impuissance. Le Dernier Nabab montre que dans les années 30 les grands producteurs étaient les véritables auteurs de films, des hommes d’affaires et des patrons impitoyables mais aussi des artistes capables de toucher le cœur et l’esprit de millions de spectateurs, car le cinéma coulait dans leurs veines. Le film de Kazan dessine à la perfection le personnage de Stahr, magistralement interprété par De Niro, à un moment où il est sur le point de perdre les pleins pouvoirs, lâché par le conseil d’administration du studio et menacé par la montée en puissance des syndicats de scénaristes qui revendiquent davantage de respect pour leur travail. Le seul bémol concerne les extraits en noir en blanc du film que Stahr est en train de produire, joué par deux vedettes vieillissantes (interprétées par Tony Curtis et Jeanne Moreau) : Thalberg produisait des chefs-d’œuvre signés Stroheim, Lubitsch ou King Vidor, les images que nous montre Kazan ressemblent plutôt à une imitation d’une médiocre série B des années 40. Qu’importe, le reste du film reconstitue avec une élégance extraordinaire l’atmosphère des studios, que ce soit les intérieurs ou les extérieurs californiens. La beauté des décors, des costumes et de la lumière renoue avec la direction artistique des grands films hollywoodiens d’antan.

Robert De Niro et Ingrid Boulting

Robert De Niro et Ingrid Boulting

Mais il y a aussi une histoire d’amour dans Le Dernier Nabab, très romanesque et d’une tristesse infinie. Thalberg était mariée à l’actrice Norma Shearer, très populaire dans les années 20 et 30 et qui survécut au décès prématuré du producteur. Fitzgerald imagine au contraire Monroe Stahr veuf inconsolable d’une vedette du grand écran, qui aperçoit par hasard, sur un plateau, le sosie de son épouse adorée. Stahr va devenir désespérément amoureux de cette jeune femme mystérieuse qui s’offre à lui pour mieux se défiler. Le Dernier Nabab devient alors un grand film sur une passion obsessionnelle et morbide, et la névrose amoureuse de Stahr sera le déclencheur de sa chute professionnelle. Le Dernier Nabab est difficile à cerner dans la carrière de Kazan ; il n’a pas la valeur d’œuvre récapitulative ou testamentaire d’autres derniers films de grands cinéastes, même s’il rejoint par son pessimisme politique et sentimental plusieurs chefs-d’œuvre de Kazan comme Sur les quais ou La Fièvre dans le sang. En revanche le personnage de Monroe Stahr dialogue avec plusieurs rôles récurrents de De Niro dans les années 70 : un homme solitaire et compulsif, obsédé par une femme idéalisée ou inaccessible qui se refuse à lui ou lui échappe (Taxi Driver, New York, New York, Voyage au bout de l’enfer, Il était une fois en Amérique.) Politique des acteurs !

Notons pour conclure une distribution exceptionnelle qui réunit plusieurs générations d’acteurs, de l’ancien au nouvel Hollywood. Robert De Niro donne la réplique à Jack Nicholson, Robert Mitchum, Dana Andrews, Tony Curtis, Ray Milland, Donald Pleasence et à deux jeunes et belles actrices : Ingrid Boulting dont on n’entendra plus jamais parler, et la géniale et sexy Theresa Russell dans sa toute première apparition à l’écran.

Theresa Russell et Robert De Niro

Theresa Russell et Robert De Niro

 

 

 

 

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