Olivier Père

The Leopard Man de Jacques Tourneur

Saluons pour la seconde fois la réédition en DVD, depuis quelques jours, aux Editions Montparnasse dans la collection « Classiques de poche de la RKO » de deux chefs-d’œuvre de Jacques Tourneur, Vaudou et The Leopard Man (1943), en compagnie d’autres titres de la compagnie de Howard Hugues. Revu ce matin, The Leopard Man est une merveille, injustement décrit comme le plus faible – car le dernier – des trois films fantastiques de Tourneur produit par Val Lewton. Au contraire, The Leopard Man nous paraît être le film le plus abouti du duo, celui où s’exprime à la perfection leur art poétique, qui est aussi une vision du monde.

Adapté de « Black Alibi » de Cornell Woolrich, écrivain dont les romans ou les nouvelles – parfois écrits sous les pseudonymes de George Hopley ou William Irish – furent souvent portées à l’écran (Fenêtre sur cour, La Sirène du Mississippi, La mariée était en noir) The Leopard Man baigne certes dans une atmosphère fantastique propre aux production Val Lewton et emprunte certains éléments au film d’horreur, mais c’est avant tout une histoire criminelle.

Un léopard s’échappe lors d’un numéro de cabaret. Alors que la police le recherche, une jeune femme est retrouvée morte, vraisemblablement attaquée par l’animal. Les recherches se poursuivent, et d’autres attaques surviennent. Contrairement aux enquêteurs, Jerry Manning pense que l’animal n’est pas responsable, mais qu’un déséquilibré profite de l’occasion pour commettre des crimes…

L’une des premières images de The Leopard Man, une balle maintenue au dessus du sol par un jet d’eau, donne sa morale au film, explicitée dans les dialogues de la fin : les hommes sont dirigés par des forces mystérieuses qui les dépassent. Sages ou fous, riches ou pauvres, ils ne sont que les marionnettes du destin et leurs efforts pour y échapper se révèlent aussi vains que dérisoires.

The Leopard Man n’est d’ailleurs pas dénué d’un commentaire social et politique, avec plusieurs personnages obsédés par l’argent et la réussite sociale, essayant désespérément d’échapper à leurs conditions modestes d’artistes de cabaret, d’impresario ou de travailleurs d’origine indienne. Pourtant le bras de la mort et de la folie frappe indifféremment une petite paysanne à l’existence ingrate comme une jeune fille de bonne famille chérie par ses parents. On l’aura compris, cette série B d’un peu plus d’une heure se révèle d’une beauté et d’une richesse inépuisables, tant sur le plan moral qu’esthétique : il y est question du racisme latent dans une petite communauté du Nouveau Mexique, sur laquelle plane l’ombre millénaire du génocide perpétré par les Conquistadors sur le peuple indien. Cette violence enfouie ressurgit à l’occasion des meurtres de plusieurs jeunes femmes : victimes d’une bête féroce, d’un tueur psychopathe ou de crimes rituels ?

Comme dans La Féline, la violence et la mort sont ici associées à la sexualité, au viol et à la perte de la virginité. Ces scènes de meurtres, représentatives de l’art de la suggestion de Tourneur, comptent parmi les plus beaux moments de cinéma dans l’œuvre de Tourneur. Teresa une jeune adolescente, est déchiquetée par le félin devant la porte de la maison maternelle. La scène est filmée derrière la porte, et l’on entend que les sons d’abord de supplication et de terreur de la fille, puis les feulements de la bête. La mort de Teresa est signifiée par du sang qui s’écoule sous la porte close. La deuxième mort survient dans un cimetière, où une jeune femme qui se recueillait sur la tombe de son père le jour de son anniversaire. A la nuit tombée, elle se laisse enfermée par distraction dans le cimetière. Elle parvient à alerter un homme derrière le mur de l’enceinte, mais la créature perchée sur un arbre se jette sur elle pour la dévorer. Là encore, Tourneur démontre une virtuosité inouïe dans l’utilisation du son et du hors-champ. Notons que cette scène fameuse sera reproduite par Dario Argento dans Quatre Mouches de velours gris – le cinéaste italien a fréquemment cité les productions Val Lewton dans ses films. Ce n’est pas un hasard si Paul Schrader s’inspirera beaucoup du style visuel d’Argento et plus particulièrement de Suspiria lorsqu’il mettra en scène le remake controversé – et pourtant remarquable – de La Féline en 1982.

Affiche américaine de The Leopard Man

Affiche américaine de The Leopard Man

PS : Le film de Jacques Tourneur est demeuré inédit en France au moment de sa sortie, donc “L’Homme-léopard” restera toujours pour nous The Leopard Man

Décidément… Aujourd’hui nous avons appris la disparition de l’actrice américaine Julie Harris le 24 août à l’âge de 87 ans. Julie Harris avait surtout joué sur les planches de Broadway et à la télévision, mais elle restera célèbre pour avoir interprété la fiancée de James Dean dans A l’est d’Eden d’Elia Kazan en 1955 et huit ans plus tard l’une des protagonistes du génial La Maison du diable, classique du cinéma fantastique signé Robert Wise, ancien monteur à la RKO qui avait débuté sa carrière de cinéaste sous les auspices de Val Lewton en réalisant La Malédiction des hommes chats, une suite de La Féline de Jacques Tourneur en 1943.

Julie Harris dans La Maison du diable de Robert Wise

Julie Harris dans La Maison du diable de Robert Wise

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