Olivier Père

L’Alliance invisible de Sergio Martino

Le producteur italien Luciano Martino est décédé le 14 août à l’âge de 80 ans. C’était le frère aîné du réalisateur Sergio Martino dont il avait produit la plus grande partie des films. Le nom des deux frères Martino est associé au cinéma « bis » transalpin et à ses multiples déclinaisons selon les modes et les époques. Luciano Martino était célèbre pour avoir exploité jusqu’à la lie tous les filons du cinéma populaire italien, des années 60 aux années 80, et il était l’un des seuls de sa génération à avoir survécu à la décadence irréversible de la production italienne en poursuivant ses activités de distributeur et de producteur jusqu’à sa mort, à la télévision mais aussi au cinéma. Avec plus de cent films au compteur, Luciano Martino avait produit à la tête de sa société Dania Films des péplums, des westerns, des polars violents, des documentaires « mondo », des films de guerre, de cannibales, catastrophes ou de science-fiction post apocalyptique, la plupart du temps des imitations opportunistes et distrayantes des grands succès américains ou italiens du moment. Sa longue carrière avait même croisé celle d’Alain Delon avec deux films de Duccio Tessari (Zorro et Big Guns) et aussi, de manière plus anecdotique et en fin de course, celle du cinéma d’auteur national (Le Metteur en scène de mariages de Marco Bellocchio en 2006.)

Mais les amateurs de cinéma bis retiendront surtout la contribution remarquable de Luciano Martino au « giallo » et « la sexy comédie », très souvent avec la complicité de son frère Sergio et de la magnifique Edwige Fenech, égérie de ces deux sous-genre typiquement transalpins, et des deux heureux frangins (Edwige fut l’épouse de Luciano de 1971 à 1982.)

Pour saluer la mémoire de Luciano Martino, nous n’avions que l’embarras du choix parmi les dizaines de titres évocateurs appréciés des fans de séries B italiennes : L’Etrange Vice de Madame Wardh, La Queue du scorpion, Les Rendez-vous de Satan, Mademoiselle cuisses longues, Polices parallèles, La prof donne des leçons particulières, A nous les lycéennes, La Toubib du régiment, La Montagne du dieu cannibale, Echec au gang, Alligator, 2019 après la chute de New York, Blastfighter l’exécuteur pour ne citer que les plus emblématiques…

Edwige Fenech et George Hilton

Edwige Fenech et George Hilton

Nous avons choisi L’Alliance invisible (Tutti i colori del buio, 1972) parce que c’est sans doute le « giallo » le plus réussi du trio Martino-Fenech-Martino, qui se sont adjoint les services d’Ernesto Gastaldi (au scénario) et de Bruno Nicolai (à la musique.)

Ivan Rassimov et Edwige Fenech

Ivan Rassimov et Edwige Fenech

De la fin des années 60 au début des années 80, le goût du public italien se porte vers les intrigues criminelles sinueuses (les fameux « gialli » romans policiers à la couverture jaune), l’érotisme morbide et le sadisme débridé des « fumetti » (bandes dessinées pour adultes) adaptés pour les  salles obscures, et dont les principaux illustrateurs se nomment Mario Bava, Dario Argento, Lucio Fulci, Umberto Lenzi et Sergio Martino, qui va signer coup sur coup et avec la même équipe cinq « gialli » entre 1971 et 1973. Le meilleur et le plus surprenant de la fournée, L’Alliance invisible, est un thriller érotico satanique de toute évidence inspiré par le succès de Rosemary’s Baby, avec aussi les habituels emprunts à Hitchcock et aux machinations infernales des films de la Hammer ou des Diaboliques de Clouzot. Le film doit beaucoup à la beauté d’Edwige Fenech, formidable incarnation des fantasmes sexuels de toute une génération de spectateurs des salles de quartier, d’abord victime consentante du « giallo », ensuite héroïne coquine de la sexy comédie, toujours prompte à l’effeuillage de son corps pulpeux. Elle interprète dans L’Alliance invisible une jeune londonienne (?) frigide (?!!) en proie à de terribles cauchemars, bientôt sous l’emprise d’un terrifiant gourou barbu et griffu émule de Charles Manson. Le film, tourné à Londres comme d’autres « gialli » italiens, réserve de beaux moments de suspense et surtout d’hallucinantes séquences oniriques réalisées sous l’effet de substances chimiques inconnues, notamment lors d’une messe noire où le compositeur Bruno Nicolai, au sommet de son art, se déchaîne. Le magnifique thème « sabba » vient d’être repris dans L’Etrange Couleur des larmes de ton corps, exercice d’admiration sensorielle d’Hélène Cattet et Bruno Forzani découvert en première mondiale au Festival de Locarno et qui sera montré aussi à Toronto et à L’Etrange Festival avant sa distribution prochaine. En attendant, on peut toujours revoir les productions Dania Films et se souvenir de « toutes les couleurs de l’obscurité » et des infortunes de la belle Edwige.

 

P.S. : Le 15 novembre la Cinémathèque française programmera dans le cadre de ses soirées “cinéma bis” une production Luciano Martino, Atomic Cyborg, copie passable de Terminator réalisée en 1985 par Sergio Martino sous le pseudonyme de Martin Dolman.

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