Olivier Père

Cannes 2013 Jour 8 : Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh (Sélection officielle – Compétition)

Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra) est annoncé comme le dernier film de Soderbergh, mais c’est surtout l’un de ses meilleurs. Ce « biopic » produit par HBO, destiné à la télévision aux Etats-Unis car jugé « trop gay » par les studios hollywoodiens appartient à la veine la plus intéressante de la filmographie du très inégal Soderbergh : la critique de la  société du spectacle et du rêve américain exhibés dans leurs versions les plus dégradées et ridicules.

Ma vie avec Liberace est donc l’acmé d’une œuvre qui n’aura jamais eu peur du dérisoire, au point de délaisser les grands sujets ou de les traiter en creux (par exemple Che) et de se concentrer sur des projets assumant leur superficialité pour mieux dresser le portrait de l’Amérique, de sa sous-culture et de son industrie spectaculaire. Comment expliquer autrement le désir de Soderbergh de raconter une période de la vie de Liberace, pianiste de music-hall virtuose et surmédiatisé qui connut une gloire assez sidérante entre les années 50 et 70, apparaissant dans de nombreux spectacles à la télévision (l’une des premières stars de variétés du petit écran) et vendant des millions de disques (il fut le pianiste le plus riche du monde), mais surtout connu pour son extravagance vestimentaire, son mauvais goût ultime, sorte d’icône du kitsch dont l’homosexualité fut prudemment dissimulée par son agent, jusqu’à sa mort du sida en 1987. Ce qui est à hurler de rire quand on connait la dégaine de grande folle de l’individu, maquillé comme une voiture volée et habillé comme un sapin de Noël, entre Richard Clayderman et Michou. Très porté sur le sexe et la chirurgie esthétique, collectionneur de perruques et de costumes de scènes à faire pâlir Dalida, vivant dans un luxe outrancier, Liberace fut l’une des premières célébrités hollywoodiennes à être emportée par le virus du sida, après Rock Hudson qui lui aussi prétendait être hétérosexuel. Le cas Liberace est une sorte de point de non retour dans l’exubérance, l’hypocrisie et ce mélange de candeur, d’excès et de vulgarité qui caractérise le gay Hollywood des années de libération sexuelle, entre cocaïne, peep-show et religion.

Soderbergh surprend de nouveau avec ce qui constitue le post scriptum grandiose d’une trilogie informelle, celle des « fausses stars » après Girlfriend Experience (The Girlfriend Experience, 2009), Piégée (Haywire, 2011) et Magic Mike (2012). Ma vie avec Liberace entretient plusieurs points communs avec Magic Mike dans lequel l’acteur Channing Tatum revenait sur les origines de sa carrière, le métier de stripteaseur dans un club réservé à une clientèle féminine.

Ces quatre films (pas tous aussi réussis que le dernier) parlent de la société du spectacle, de ses formes dévoyées, sportives ou artistiques, du culte des apparences et du masque des illusions. Nous nageons dans une société du mensonge et du paraître, où des hommes et des femmes se rêvent acteurs, actrices, stars alors qu’ils ne sont que des avatars, des copies ou des simulacres : stripteaseur au lieu de danseur, pute au lieu d’actrice, pornstar au lieu d’artiste… Caricature de l’artiste virtuose dans le cas de Liberace.

A la banalité du personnage de Magic Mike succède la flamboyance de Liberace. Le film montre la grandeur et la décadence d’une star qui se drogue à lui-même, dont la déconnection avec le monde réel et la mégalomanie annoncent celles de Michael Jackson.

Satirique sans doute, presque warholien, Ma vie avec Liberace est aussi et surtout une magnifique histoire d’amour, cruelle et émouvante, entre le pianiste au candélabre et le jeune éphèbe Scott Thorson, son amant, assistant, fils adoptif… Leur liaison durera cinq ans et le film enregistre les différentes étapes d’une relation passionnelle, rupture comprise et sans oublier les épisodes sordides ou franchement angoissants lorsque Liberace oblige Scott à se faire modifier le visage pour lui ressembler, avec la complicité d’un chirurgien méphistophélique (un Rob Lowe hallucinant) qui va également faire sombrer Scott dans la dépendance aux médicaments.

Au-delà de l’effet de sidération devant ce que raconte et montre le film, on est obligé d’admettre, même si on n’est d’habitude pas client des performances transformistes, que Michael Douglas et Matt Damon sont absolument géniaux et trouvent tous deux leur meilleur rôle.

 

Le film sera distribué en France par ARP (date à confirmer)

 

 

 

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