Olivier Père

Taxi Driver de Martin Scorsese

Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese est ressorti en salles cette semaine en copies neuves et en version restaurée, distribué par Park Circus.

Sans doute le film le plus célèbre de Martin Scorsese, Palme d’or au Festival de Cannes et immense succès commercial, Taxi Driver parvient à excéder toute la filmographie du cinéaste. La réussite impressionnante du film impute à égalité à trois hommes, Scorsese, son scénariste Paul Schrader qui s’est tout autant inspiré de La Nausée de Sartre et de Crime et Châtiment de Dostoïevski que de son expérience personnelle, et son interprète principal le jeune Robert De Niro. Une telle parfaite osmose entre les trois wonder boys ne se reproduira qu’une seconde fois (Raging Bull, tout aussi beau mais déjà plus emphatique).

Point d’orgue d’une filmographie, Taxi Driver est aussi un titre qui offre une vision syncrétique du meilleur du cinéma américain des années 70, grâce à une structure en chapitres qui lui permet d’accueillir à la fois le ton déambulatoire de Robert Altman, l’existentialisme de Monte Hellman, le baroquisme et les ralentis de Sam Peckinpah (la tuerie de l’escalier évoque par sa rage suicidaire et libératrice le carnage final de La Horde sauvage), et même le nouveau cinéma d’horreur et de violence. Des films aussi commerciaux qu’Un justicier dans la ville ou les séries B new yorkaises de Larry Cohen – qui lui aussi fit appel au compositeur d’Hitchcock, Bernard Herrmann – ne sont pas si éloignées de Taxi Driver, dans leur vision cauchemardesque et crasseuse de New York, leur graphisme gore et la pathologie sécuritaire de leurs antihéros. Ce qui différencie pourtant Taxi Driver des autres grands films américains de son époque, c’est l’influence ostentatoire du cinéma européen, de Michael Powell à Mario Bava (pour l’usage agressif de la couleur) de Godard à Antonioni, pour – notamment – le traitement très audacieux du thème de la rencontre. Davantage qu’un film sur la solitude, Taxi Driver explore le masochisme d’un petit chauffeur de taxi, Travis Bickle, qui ne cesse de mettre à l’épreuve son ignorance et son puritanisme, dans de purs réflexes d’échec et de douleur, d’abord lors de la désastreuse drague d’une bourgeoise belle et cultivée (Cybil Shepherd), incarnation du fantasme de la femme inaccessible, puis l’acte de violence désespéré (la tentative tout aussi désastreuse d’assassiner un politicien en campagne) ; un geste warholien – connaître sa minute de célébrité, à n’importe quel prix – que Scorsese étudiera à nouveau dans un de ses meilleurs films, La Valse des pantins quasi remake sardonique de Taxi Driver, préférable à la laborieuse resucée ambulancière de A tombeau ouvert. Enfin, mué en improbable ange exterminateur, Travis partira en croisade pour sauver une prostituée mineure et droguée (Jodie Foster) des griffes d’un proxénète (Harvey Keitel.) Cet épisode propose d’ailleurs une sorte de film dans le film qui est une transposition à peine voilée de la longue quête de John Wayne parti à la recherche de sa jeune nièce enlevée par un chef Indien dans La Prisonnière du désert de John Ford, avec tout le sous texte raciste et sexuel que cela implique. Dépressif, ambigu mais beaucoup moins irresponsable qu’on a pu le prétendre – Travis n’est l’objet d’aucune glorification – Taxi Driver reste le chef-d’œuvre officiel de Scorsese qui a fait beaucoup d’autres très bons films (et pas mal de moins bons) mais jamais rien d’aussi génial.

 

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