Olivier Père

Le Charlatan d’Edmund Goulding

Hier est ressorti en copie neuve 35mm Le Charlatan (Nightmare Alley, 1947) d’Edmund Goulting, distribué par Action / Théâtre du Temple. L’occasion de redécouvrir un film extraordinaire qui pourrait passer pour une simple bizarrerie s’il n’était aussi accompli sur le plan artistique et superbement interprété par sa vedette principale et l’ensemble de la distribution. L’intrigue du Charlatan n’est si pas éloignée des mélodrames noirs de Tod Browning, et l’ambiance des fêtes foraines chère à l’auteur de Freaks renforce cette comparaison. Le Charlatan détonne car il échappe à presque toutes les conventions du genre. Son histoire et son personnage central comptent parmi les plus atypiques du cinéma américain classique. Stanton Carlisle est un homme ambitieux travaillant dans une foire. Un soir il provoque accidentellement la mort d’un alcoolique (qui est le mari d’une diseuse de bonne aventure) en confondant une bouteille d’alcool à brûler avec une bouteille de gin. Ayant acquis le code qui permet d’exécuter un numéro à succès de télépathe, il quitte le cirque avec une fille qui deviendra son épouse pour se produire dans des hôtels de luxe avec un spectacle de mentaliste qui en fait la coqueluche de la haute société. Ivre du pouvoir et de l’argent que lui apporte sa nouvelle position, Stanton s’associe avec une psychologue qui enregistre ses patients pour pouvoir entrer dans l’intimité de riches personnalités de la ville et abuser de leurs faiblesses.

Le Charlatan

Le Charlatan

Mais son ambition et sa mégalomanie le perdront. Le Charlatan est le fascinant portrait d’un imposteur, remarquablement interprété par la star Tyrone Power qui souhaitait élargir sa palette avec un personnage beaucoup plus négatif que ses rôles habituels. Excellent chez Henry King qui l’a souvent dirigé et d’autres grands cinéastes, Tyrone Power était un acteur sans doute sous-estimé et il le prouve ici, livrant une interprétation émouvante et subtile qui souligne l’ambigüité d’une crapule profondément humaine. Les pièges et fourberies de Stanton se retourneront contre lui. Victime de son complexe de culpabilité Il tombera entre les griffes d’une psychologue / psychanalyste aussi malhonnête que lui et qui faute de devenir sa maîtresse le trahira et le dépouillera.

C’est dans Le Charlatan (adaptation d’un roman de William Lindsay Gresham par Jules Furthman) qu’on trouve à ma connaissance la première occurrence du mot « geek ». Aujourd’hui ce terme désigne un passionné d’informatique ou d’autres activités, arts ou sciences liées aux technologies modernes.

Dans le film d’Edmund Goulting le « geek » est un monstre de foire, un alcoolique au dernier degré employé dans des spectacles dégradants (ici, il décapite des poulets vivants avec les dents.) Au début du film Stanton est fasciné par le « geek » et les sentiments violents que lui inspire ce débris humain apparaissent comme la prémonition de sa future déchéance.

Le Charlatan n’est pas un accident dans la carrière de Goulding (cinéaste d’origine anglaise spécialisé dans les « women’s pictures » pour Greta Garbo, Bette Davis ou Joan Crawford mais plutôt son film le plus personnel, lui permettant d’exprimer au mieux sa propre excentricité et sa vision sombre et tourmentée de l’humanité. Contrairement à d’autres films étranges et monstrueux réalisés dans les marges de l’industrie cinématographique, Le Charlatan fut produit par la Twentieth Century Fox et bénéficie d’une photographie et d’une mise en scène brillantes dignes des plus prestigieux drames ou films noir hollywoodiens.

 

 

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