Olivier Père

Maurice Tourneur

Un coffret édité par Pathé permet de découvrir cinq films de Maurice Tourneur parmi les plus importants de sa période sonore et française, inédits en DVD et en version restaurée.

Maurice Tourneur (1876-1961), père de Jacques Tourneur, est sans doute aujourd’hui, à l’heure où son œuvre n’a pas encore vraiment fait l’objet d’une réévaluation critique, l’un des cinéastes les plus sous-estimés du cinéma français, et peut-être du cinéma mondial si l’on considère les nombreux films qu’il a réalisé aux Etats-Unis. Certains sont des classiques (sa version du Dernier des Mohicans, co-réalisé avec Clarence Brown en 1920), la plupart sont invisibles ou tombés dans les oubliettes de l’histoire dont il faudra bien un jour les exhumer. Et il devrait y avoir de belles surprises si l’on sait l’estime qu’avaient les cinéastes américains de l’époque pour leur collègue français.

Ce coffret, présenté par Bertrand Tavernier, contient cinq titres parmi les plus connus et d’autres moins essentiels de Maurice Tourneur réalisés entre 1930 et 1935 : Accusée, levez-vous !, Au nom de la loi, Les Gaîtés de l’escadron (deux versions, l’une en noir et blanc et l’autre coloriée au pochoir pour certaines séquences retrouvées), Obsession (un moyen métrage peu connu de 1931 avec Charles Vanel) et Justin de Marseille.

Accusée, levez-vous ! (1930) est un agréable divertissement policier dans le monde du music-hall avec Gaby Morlay. Rien cependant ne le distingue de la production commerciale courante et le film n’est qu’une sympathique pièce de musée, où l’actrice principale et ses partenaires cabotinent à qui mieux mieux. Dans sa remarquable « Encinéclopédie » Paul Vecchiali déplore l’indigence du film pour mieux saluer son ouverture, un long plan virtuose qui nous invite dans les coulisses d’un théâtre, ses couloirs étroits peuplés de filles gloussantes et emplumées qui attendent leur tour pour monter sur scène.

Au nom de la loi

Au nom de la loi

Au nom de la loi (1932), au contraire, est un très grand titre du cinéma policier français, qui frappe par son réalisme presque documentaire, sa poésie et son lyrisme aussi. Cette enquête sur l’assassinat d’un flic, entre Paris et Monaco, dévoile le monde souterrain des trafiquants de drogue. Le film s’intéresse à cet univers pittoresque, avec une mythologie alors balbutiante (« la blanche » était alors consommée uniquement par les élites mondaines et dans les milieux interlopes) magnifiquement restitués à l’écran. Les méthodes de la police de l’époque sont aussi illustrées avec sérieux et Charles Vanel campe magnifiquement l’inspecteur Lancelot. Le film est surtout très beau dans sa dimension mélodramatique, puisqu’un jeune flic infiltré dans les milieux de la drogue et chargé de suivre une mystérieuse étrangère, courtisane suspectée de complicité avec des gangsters, va bien sûr tomber amoureux de la femme fatale. La fin est superbe car le doute demeure sur les sentiments réels de la belle pour le policier, y compris après la révélation de leur double identité et de leurs trahisons réciproques.

Justin de Marseille (1935), écrit par Carlo Rim, est un autre classique de notre cinéma policier, parfois surnommé « le Scarface français » en raison de sa description de la pègre et d’un truand charismatique. A la différence que Justin n’est pas le psychopathe dégénéré et sanguinaire décrit par Ben Hecht et Howard Hawks, mais un sympathique parrain de quartier, plus marlou que mafioso, figure locale aimée des habitants et adoré de ses hommes qui protège la ville contre les agissements d’un gangster rival, le napolitain Esposito dont on retrouvera le cadavre dans un terrain vague après un duel « homme à homme » avec Justin (superbe ellipse dans la mise en scène de Tourneur, constamment inventive). Justin sauvera également une jeune fille naïve acculée au suicide par un proxénète sans scrupules dont elle était tombée amoureuse, et la remettra sur le droit chemin. Déclaration d’amour à la Cité phocéenne, son folklore et ses habitants, Justin de Marseille est un film étonnant qui n’a pas peur du mélange de genre, passant de la comédie méridionale au polar, avec des acteurs et des situations irrésistibles.

Les Gaîtés de l'escadron

Les Gaîtés de l’escadron

Les Gaîtés de l’escadron (1932), d’après Courteline, est un chef-d’œuvre qui dépasse, de loin, les limites et les conventions du comique troupier très en vogue dans les années 30. Le film se moque bien sûr de la vie de garnison, mais il s’agit avant tout d’une étude de caractères dominée par l’interprétation géniale de Raimu dans le rôle du capitaine Hurluret, officier en état permanent d’ébriété, incompétent et ridicule, totalement anticonformiste et véritable anomalie militaire dans sa façon de commander, de rabrouer et de protéger les pires éléments de la garnison. Fernandel et Jean Gabin dans l’un de ses premiers rôles importants sont eux aussi très drôles. On pourrait comparer Les Gaîtés de l’escadron, considéré comme un classique, avec un autre film du même genre mais beaucoup plus sous-estimé dans l’histoire du cinéma français, l’hilarant et très farfelu Les Dégourdis de la 11ème de Christian Jaque (1937) avec Fernandel.

Avant ce coffret indispensable pour tous les amoureux du cinéma français des années 30 (et les autres cinéphiles aussi on l’espère), Gaumont nous avait permis de revoir en DVD ou Blu-ray La Main du diable, produit par la Continental en 1943 durant l’Occupation. Cette histoire de main maléfique avec Pierre Fresnay est un fleuron du cinéma fantastique français. Le film doit sa réputation à une atmosphère angoissante et à des images inquiétantes qui hantent durablement le spectateur.

Lointainement inspirée de Nerval, La Main du diable est conseillé à tous les cinéphiles soucieux de compléter leur liste de films sur les mains coupées (Les Mains d’Orlac, versions Robert Wiene, Karl Freund ou Edmond T. Gréville, La Bête à cinq doigts, La Main du cauchemar, Les Doigts du diable entre autres perles…)

On garde aussi un grand souvenir de Volpone (1941) d’après Ben Jonson avec Harry Baur, Charles Dullin et Louis Jouvet, vu à la télévision très jeune, jamais revu depuis.

La Main du diable

La Main du diable

 

 

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