Olivier Père

Intégrale Luigi Comencini à la Cinémathèque française

A partir de demain et jusqu’au 3 mars la Cinémathèque rend hommage à Luigi Comencini (1916-2007) en montrant tous ses films.

Au sein d’une œuvre riche et inégale qui a marqué le cinéma italien de l’après-guerre on compte plusieurs chefs-d’œuvre et classique (L’Incompris, Casanova, un adolescent à Venise, L’Argent de la vieille), mais aussi des titres moins connus et néanmoins excellents (La Femme du dimanche, La Grande Pagaille qui fera l’ouverture du cycle et bien d’autres) signés par un cinéaste à l’éclectisme encore plus évident que celui de ses confères Risi ou Monicelli.

L'Argent de la vieille

L’Argent de la vieille

Si Luigi Comencini a souvent travaillé dans le registre de l’humour, il a démontré un grand talent dans le mélodrame, le film historique ou l’adaptation littéraire. Loin de la misanthropie et du cynisme d’un Risi, Comencini était avant tout un cinéaste humaniste, engagé et néanmoins sceptique, doté d’une véritable conscience politique. Cela se ressent dans ses films les plus personnels et réussis comme L’Argent de la vieille (Lo scopone scientifico, 1972) qui mêle à la perfection humour noir et lutte des classes. Un couple de chiffonniers se fait régulièrement plumer au scopone, jeu de carte italien, par une vieille milliardaire américaine en villégiature mais garde l’espoir, à chaque nouvelle rencontre, de gagner le pactole. Comencini signe un modèle de la comédie italienne. Sans abuser des excès satiriques inhérents au genre il réussit une œuvre admirable, film grand public qui ne sacrifie jamais la pertinence et la clarté de son message politique sans non plus sombrer dans le didactisme. Interprétation magnifique (Alberto Sordi, grandiose comme toujours, Silvana Mangano, Joseph Cotten, Bette Davis.) Comencini aura la chance de diriger les plus grands ténors de la comédie italienne, de Vittorio De Sica à Ugo Tognazzi en passant par Nino Manfredi et Marcello Mastroianni (manque inexplicablement à l’appel Vittorio Gassman), sans oublier les magnifiques Claudia Cardinale, Sophia Loren, Laura Antonelli, Stefania Sandrelli, Catherine Spaak…

L'Incompris

L’Incompris

Il existe dans l’œuvre de Comencini un sous ensemble admirable constitué de films sur l’enfance. Le plus célèbre est sans doute le très émouvant Incompris (Incompreso, 1965), qui continue de faire couler des torrents de larmes. Il y a aussi Casanova, un adolescent à Venise (Infanzia, vocazione e prime esperienze di Giacomo Casanova, veneziano, 1969, photo en tête de texte), film d’un raffinement inouï où Comencini choisit de s’intéresser aux jeunes années du libertin. Mais Luigi Comencini a sans doute réalisé son chef-d’œuvre avec Les Aventures de Pinocchio (Le avventure di Pinocchio, 1971) magnifique adaptation du monument littéraire de Collodi. La version originale des Aventures de Pinocchio est un film en six épisodes tourné pour la télévision, d’une durée totale de 324 minutes. La version cinéma offre un remontage parfois abrupt de 135 minutes. Comencini propose une lecture matérialiste de Collodi. Les aspects merveilleux du conte sont traités de façon réaliste, un peu à la façon de « La trilogie de la vie » de Pasolini. Le cinéaste insiste sur la liberté, l’insoumission de Pinocchio, plutôt que de faire l’apologie de l’obéissance. La fée n’est pas loin de devenir un personnage négatif. L’idée de confier le rôle à la Lollobrigida, qui ressemble davantage à une vieille sorcière qu’à une gentille fée, n’était sans doute pas innocente. Ses mauvais rapports sur le tournage avec Andrea Balestri, qui interprète Pinocchio, donnèrent raison à Comencini. La direction artistique est admirable, et situe le film, avec les œuvres de Fellini, Pasolini et Visconti de la même période, dans un âge d’or de la production transalpine, quand le savoir-faire unique au monde des techniciens et artisans de Cinecittà était au service de cinéastes en pleine maturité créatrice. On retrouve avec plaisir, aux côtés d’un Nino Manfredi bouleversant dans le rôle de Geppetto, quelques personnalités truculentes du cinéma populaire italien : Mario Adorf, Lionel Stander et les géniaux comiques siciliens Franco Franchi et Ciccio Ingrassia dans les rôles du Chat et du Renard.

Un autre sous-ensemble, moins commenté mais presque aussi remarquable, concerne les comédies policières de Comencini. A cheval sur le tigre, sur la cavale de deux malfaiteurs et d’un simple d’esprit, Il commissario avec Alberto Sordi sont très sympathiques.

Qui a tué le chat?

Qui a tué le chat?

Qui a tué le chat ? (Il gatto, 1977, produit par Sergio Leone) avec Ugo Tognazzi et Mariangela Melato est aussi très amusant, au point que Robert Altman décidera d’en produire un remake aux Etats-Unis, réalisé par Robert Benton (Le chat connaît l’assassin, 1979)

Mais notre polar (ou plutôt « giallo ») préféré de Comencini reste La Femme du dimanche (La donna della domenica, 1975). Comencini n’abandonne pas ses préoccupations politiques et morales dans ce divertissement policier tiré d’un excellent roman de Carlo Fruttero et Franco Lucenttini adapté par Age et Scarpelli. Marcello Mastroianni est un commissaire de police romain en fonction à Turin qui enquête sur le meurtre d’un architecte libidineux assassiné à coups de phallus en pierre sur la tête. Ses investigations l’amènent à interroger plusieurs membres de la bourgeoisie turinoise, en particulier un homosexuel oisif (Jean-Louis Trintignant) et une femme d’industriel (Jacqueline Bisset), qui meurent tellement d’ennui qu’ils s’amusent à collaborer avec le policier, tout en faisant partie des suspects. L’intrigue est un pur prétexte pour épingler l’hypocrisie, la corruption morale ou la lâcheté de la haute société, et s’amuser des contrastes pittoresques entre l’Italie du Nord et du Sud, les maîtres et des valets, les bourgeois et les prolétaires (et aussi entre les différentes orientations sexuelles.) le rythme nonchalant du film, qui bénéficie d’une belle et langoureuse musique d’Ennio Morricone, contraste absolument avec les polars habituels.

La Femme du dimanche

La Femme du dimanche

En 1979, date de la sortie du Grand Embouteillage (L’ingorgo – una storia impossibile), l’âge d’or de la comédie italienne est révolu. Les principaux cinéastes qui l’ont l’illustré vont signer des œuvres dont le ton s’éloigne de plus en plus de l’humour, même très noir, qui caractérise les classiques du genre. Parce qu’elles ont observé et critiqué avec ironie l’évolution de la société italienne depuis la fin de la guerre jusqu’au boom économique, les comédies de Risi, Monicelli et Comencini ne peuvent que devenir plus pessimistes, sinistres et même tragiques avec l’aggravation de la corruption, la crise sociale et politique, le terrorisme et la violence qui frappent l’Italie de la fin des années 70. Luigi Comencini, cinéaste pourtant réputé pour son humanisme, signe ici un monument de noirceur au point que Le Grand Embouteillage n’a plus grand-chose à voir avec la comédie, et se transforme progressivement en fable apocalyptique sans aucun espoir. Le film prend pour point de départ une réalité (les énormes embouteillages qui paralysent le trafic routier à l’entrée de Rome, déjà illustrés dans une scène de Roma de Fellini) pour déboucher sur une vision cauchemardesque et allégorique du monde moderne en général et de la société italienne en particulier. Plusieurs échantillons de la population, industriels, intellectuels, artistes, petit-bourgeois ou prolétaires, pris au piège et obligés de cohabiter, entassés dans leurs voitures, laissent éclater leur bassesse, leur médiocrité ou pire, leur ignominie. Les deux seuls personnages sympathiques, un conducteur de camion et une jeune hippie, seront sacrifiés au nihilisme du film, lui passé a tabac et dépossédé de son chargement par des pilleurs, elle violée par trois voyous dans une scène particulièrement désagréable. Le Grand Embouteillage parvient à créer un véritable malaise chez les spectateurs, en dépassant les limites de la satire italienne pour se rapprocher des films français de Luis Buñuel comme Le Charme discret de la bourgeoisie, avec de surprenantes incises surréalistes et un climat général qui dérape vers l’absurde et le cauchemar.

Après L’Imposteur (Cercare Gesu, 1982), une autre fable amère et cruelle sur la société italienne moderne, Luigi Comencini se réfugiera en fin de carrière dans des adaptations littéraires et des évocations du passé, avec des films plus classiques, académiques diront certains, mais restera fidèle à son thème de prédilection, qui le distingue des autres cinéastes italien de sa génération : l’enfance.

 

 

 

 

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