Olivier Père

La Main du diable de Maurice Tourneur

Laissez-passer de Bertrand Tavernier consacre plusieurs scènes à La Main du diable de Maurice Tourneur, produit par Continental-Films en 1942 et sorti en 1943, sur lequel Jean-Devaivre était assistant-réalisateur. Devaivre a terminé le tournage du film, en raison de l’état de santé de Tourneur. C’est lui qui imagine le trucage de la main coupée dans le coffre, alors que le scénariste Jean-Paul Le Chanois ne souhaitait pas la montrer à l’écran. Le Chanois (de son vrai nom Dreyfus) était juif, communiste et résistant. Cela ne l’a pas empêché de travailler pour la Continenal. En effet, Greven ne va pas tarder à prendre des libertés avec les directives de Goebbels, qui voulait imposer aux Français des œuvrettes stupides, légères et apolitiques, pour se concentrer sur la qualité des films produits par la Continental. C’est la raison pour laquelle il n’hésitera pas longtemps à embaucher des scénaristes compétents tout en les sachant juifs, Henri Calef, Le Chanois) à condition qu’ils utilisent des prête-noms.

La Main du diable est un titre à part dans la production Continental, dans la mesure où il est réalisé par un cinéaste prestigieux au crépuscule de sa carrière, alors que Greven préférait employer des nouveaux talents comme Henri-Georges Clouzot ou André Cayatte. Tourneur avait déjà derrière lui de nombreux films muets réalisés en France et aux Etats-Unis lorsqu’il entreprend La Main du diable, adaptation moderne de la nouvelle La Main enchantée de Gérard de Nerval. Le film illustre un courant fantastique peu usité du cinéma français et s’avère une grande réussite esthétique, avec un soin particulier apporté aux jeux d’ombre et aux décors qui parviennent à créer une atmosphère onirique et inquiétante. La Main du diable, loin de divertir le public en ces temps de privation, se permet des allusions à la situation de la France en narrant les mésaventures d’un homme au destin tragique, victime de ses choix et d’un désir de gloire et de fortune qui le conduisent à pactiser avec le diable.

 

La Main du diable est diffusé sur ARTE lundi 3 janvier à 23h35. Nous vous conseillons la lecture de l’ouvrage de référence de Christine Leteux sur Maurice Tourneur paru dans l’excellente collection la muse celluloïd de l’éditeur La Tour Verte, Maurice Tourneur, réalisateur sans frontières, ainsi que Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand, toujours par C. Leteux dans la même collection et tout aussi recommandable.

 

La Main du diable est disponible en DVD et Blu-ray, édité par Gaumont.

Catégories : Sur ARTE

Un commentaire

  1. Jean Christophe Derouet dit :

    Un film rare d’après un conte nouvelle de Gérard de Nerval la Main enchantée.
    Nerval racontait l’histoire d’un drapier de la Renaissance qui demandait un talisman à un bohémien la veille d’un duel, une main enchantée maniant superbement l’épée.
    La nouvelle finissait par lapendaison de l’infortuné drapier, ce qui libérait la main enchantée.
    Dans son scénario, Le Chanois imagine que cette main va passer de propriétaire en propriétaire au fil des âges, leur apportant à chaque fois le talent désiré, pour parvenir jusqu’à notre XXesiècle, ajoutant au récit l’idée que le prix de vente de la main est l’âme de l’acquéreur que le diable viendrait chercher un an après le pacte conclu. le prologue du film ressemble tout à fait au prologue d’une nouvelle de Maupassant, avec le héros Pierre Fresnay qui surgit à l’improviste dans un hôtel de Haute Savoie où les locataires attendent affamés le repas (référence probable à l’occupation et à ses tickets de rationnement selon ce même parti-pris de réalisme caché) et finit par leur relater en flashback sonétrange histoire.
    Comme toujours avec Tourneur, le film est formidablement bien découpé et raconté, avec des apparitions de certains grands seconds rôles del’époque Noël Roquevert en cuisinier italien possesseur de la main diabolique fait une composition savoureuse, Pierre Larquey enange déguisé qui renforcent l’expressivité de certaines scènes.
    Mais c’est surtout la photographie d’ArmandThirard qui enchante, dont les ombre signalent la présence d’un diable s’immisçant partout, et qui puise tour à tour dans l’impressionnisme français et dans les artifices de l’expressionnisme allemand pour nous conter le récit, en particulier dans cette séquence étonnante et remarquable de par sa très grande créativité formelle où tous les possesseurs de la main racontent leur histoire au fil des âges, histoire que l’on voit alors projetée sur unmur. 
    Une des plus belles réussites de la Continental-films. 
    A noter que son fils Jacques Tourneur réalise la même année La Féline. 
    Jean-Paul Le Chanois qui en écrivit le scénario était d’origine juive. 
    Le tournage de ce film est évoqué dans Laissez-passer de Bertrand Tavernier, un film à voir aussi.
    Pour appronfondir :
    Maurice Tourneur de Christine Leteux
    La Continental Films de Christine Leteux 

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