Deuxième film de Victor Erice, un des cinéastes les moins prolifiques de l’histoire du cinéma (quatre longs métrages en 53 ans), Le Sud (El sur, 1983) est peut-être son meilleur. C’est aussi, paradoxalement, un récit incomplet. Un troisième acte, prévu dans le scénario, ne put être filmé, en raison d’importantes coupures budgétaires imposées par la télévision. Erice est un réalisateur lent, holistique, mais aussi régulièrement en butte à des problèmes ou des conflits avec ses commanditaires, ce qui semble expliquer, en partie, sa faible productivité. Il n’est pas impossible que cette forme inachevée contribue à la beauté du film, qui travaille les motifs de l’absence, de l’hors-champ, de la projection dans l’imaginaire. Le Sud poursuit un chemin déjà emprunté dans le premier et magnifique film d’Erice, L’Esprit de la ruche, qui s’intéressait à la vie intérieure d’une petite fille dans un petit village castillan au temps du franquisme. Le récit du film suivant se déroule dix ans plus tard et se concentre sur deux âges (enfance, adolescence) d’une jeune femme voyant son père comme une figure mystérieuse, intermittente, dont les fugues inquiètent et trahissent un malaise indicible. Le cinéaste montre à quel point les secrets peuvent s’immiscer au sein des relations familiales, et les corrompre. Il s’agit aussi d’une remise en question du mythe du père adoré et tout-puissant dans la famille traditionnelle espagnole. Le cadre de l’intime se superpose à celui, plus vaste, de l’histoire de l’Espagne – les fantômes de la Guerre civile, à laquelle le père a participé – mais aussi de la géographie du pays – la césure entre le nord et le sud, territoire inatteignable où pourrait se trouver la clé de l’énigme paternelle. Ainsi, le film d’Erice à l’instar du roman éponyme de sa compagne d’alors, Adelaida García Morales dont il est l’adaptation, dépasse le strict cadre psychologique et mémoriel de l’autobiographie pour proposer une forme sous-jacente d’étude du contexte espagnol, à la fois historique (les silences et les secrets de la dictature) et régional (les particularités climatiques, culturelles, politico-économiques des points cardinaux du pays). Cet aspect du film est souligné par le prénom de l’héroïne (Estrella, « étoile ») et le plan symbolique de la girouette qui orne le toit de la demeure familiale. A cela s’ajoute deux dimensions omniprésentes dans Le Sud, comme dans l’œuvre d’Erice en général : le fantastique et l’influence du spectacle cinématographique, qui instaure la dialectique entre visible et invisible, réalité et imaginaire. Estrella prête à son père des talents de sourcier, fascinée les pouvoirs de son pendule, et l’associe à la figure du magicien. Elle établit aussi un rapprochement entre le nom de l’hypothétique maîtresse de son père et celui d’une actrice jouant dans un mélo projeté dans la salle du village. Plus tard dans le film, l’affiche de L’Ombre d’un doute d’Hitchcock au fronton du cinéma formule un parallélisme avec l’enquête que mène Estrella sur les zones de flou et les béances de la personnalité de son père.
La restauration du film rend hommage à la superbe photographie de José Luis Alcaine. Par son esthétisme et sa profondeur visuelle et thématique, Le Sud se rapproche davantage du cinéma de Bergman et de Tarkovski que des films de Buñuel et Saura, malgré son ancrage ibérique.
Ressortie en salles mercredi 7 janvier en version restaurée 4K, distribué par Les Acacias.
Le film de Victor Erice est également disponible en Blu-ray, édité par Le Chat qui fume.




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