Olivier Père

Cycle Claude Chabrol sur ARTE

Après le Festival de La Rochelle, les salles de cinéma et le coffret BR édité par Tamasa, c’est au tour d’Arte de permettre la redécouverte, en version restaurée, de la part la plus géniale de l’œuvre de Claude Chabrol : les meilleurs films de la période « Génovès » du cinéaste, du nom du producteur qui lui permettra de revenir sur le devant de la scène à la fin des années 60 après plusieurs échecs commerciaux, et de signer durant une dizaine d’années une série de titres globalement exceptionnelle. Présentés de manière réductrice comme des tableaux au vitriol de la bourgeoisie pompidolienne, ces films suscitent l’admiration pour leur étude entomologiste des comportements humains et surtout leur dimension métaphysique. A la manière d’un Lang ou d’un Dostoïevski, Chabrol s’interroge sur les notions de mal, de crime et de culpabilité – avec comme indispensables complices les comédiens Michel Bouquet et Jean Yanne, l’immense Stéphane Audran au cœur de tous ces films à l’exception de Que la bête meure, le scénariste Paul Gégauff, le directeur de la photographie Jean Rabier, le compositeur Pierre Jansen… Ces films étaient depuis longtemps indisponibles – ou seulement visibles dans des copies déplorables. Ces rééditions (d’autres films sont attendus dans les prochains mois) constituent un événement espéré depuis des décennies par les cinéphiles.

 

Les Biches (1968) est chronologiquement le premier film important de Chabrol produit par André Génovès (pour Les Films de la Boétie, après la très mineure Route de Corinthe) : une étude de moeurs un peu sulfureuse sur un couple de lesbiennes qui rencontre le séducteur Jean-Louis Trintignant. C’est une manière pour Chabrol de se réinventer sur le plan stylistique et d’amorcer une période faste… La Femme infidèle (1969) est peut-être le modèle parfait de la période Génovès car il expose de manière limpide le projet de Chabrol, développé dans les films suivants. Il s’agit de partir de l’étude des mœurs de la bourgeoisie provinciale française pour aboutir à une réflexion vertigineuse sur les pulsions criminelles et la folie longtemps refoulées de personnages prisonniers des apparences et des rituels de leur milieu social. Que la bête meure (1969) n’est pas seulement l’histoire d’une vengeance impossible, mais celle d’un double transfert. Le personnage joué par Jean Yanne est un salaud immonde que le film et son interprète parviennent à humaniser, tandis que le père meurtri (Michel Duchaussoy), métamorphosé en justicier, adopte une attitude de plus en plus cynique et perverse au cours de sa quête vengeresse. Dans Le Boucher (1970), Chabrol brosse le fascinant portrait d’un assassin ordinaire, ancien d’Indochine et d’Algérie traumatisé par le sang versé à la guerre. La proximité de grottes préhistoriques souligne l’ambition du cinéaste, qui entend raconter à travers un fait-divers criminel l’histoire de l’humanité, de la sauvagerie à la civilisation, avec la violence comme fil conducteur. A l’heure de la bourgeoisie triomphante, Chabrol démontre dans Juste avant la nuit (1971) les contradictions et l’hypocrisie de cette classe, pour laquelle le maintien des apparences et de l’ordre, le goût du luxe et des privilèges sont plus importants que la justice et la vérité. A partir d’un argument presque comique, Chabrol réalise un film terrifiant sur le thème de l’expiation impossible, avec une dimension dostoïevskienne. Dans La Rupture (1970), une femme fuyant son mari drogué et violent est la victime de sa belle-famille bourgeoise qui ourdit une machination destinée à lui faire perdre la garde de son enfant. Ce film tourné à Bruxelles contient des incartades psychédéliques surprenantes. Dans Les Noces rouges (1973), Chabrol dépasse une fois de plus l’argument policier et la chronique de la vie de province pour s’intéresser à la fatalité. Les réactions de ses protagonistes font basculer le drame dans la tragédie. Les amants maudits sont prisonniers de leurs conditions, incapables de s’extraire d’un univers étouffant, sans horizon. Leurs débordements sensuels, longtemps réprimés par l’ennui conjugal, les conduisent inéluctablement vers une destinée funeste. Chabrol a voulu montrer « comment les amants avaient perdu leur liberté en voulant la conquérir. » Ils seront condamnés par la démarche d’un être pur et dévoué qui voulait démontrer leur innocence, dans un geste indécidable d’amour ou de perversité.

Les Biches : diffusion sur ARTE le lundi 16 février à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet. 

La Femme infidèle : diffusion sur ARTE le lundi 19 janvier à 20h55 et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

Les Noces rouges : diffusion sur ARTE le lundi 16 mars à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

Que la bête meure : diffusion sur ARTE le lundi 4 mai à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

Le Boucher : diffusion sur ARTE le lundi 15 juin à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

La Rupture : disponible sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

Juste avant la nuit : disponible sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.

Tous les films seront également disponibles gratuitement sur la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.

Pour accompagner ce cycle, nous proposons le documentaire inédit Claude Chabrol ou l’amour fou (2025, 35 minutes) de Virginie Apiou à partir du jeudi 15 janvier sur arte.tv.

 

 

 

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6 commentaires

  1. Catherine DIALLO-CHANU dit :

    Beaucoup de plaisir à revoir ou voir les films proposés dans cette rétrospective. Ma première réflexion a été de constater que les films de Chabrol ont quelque chose d’intemporel et ont très bien traversé les décennies. Contrairement à d’autres réalisateurs des années 70 que j’ai aimé, et qui, malgré le plaisir de retrouver certain(e)s actrices (teurs), ne me plaisent plus vraiment.
    Ma deuxième pensée va à Stéphane Audran magnifique et impeccable dans chacune de ses interprétations.
    Un vrai plaisir de cinéma.

  2. Christine dit :

    Magnifique et inespéree initiative, excellente et fine introduction ( texte ci dessus) et l’attente par date , rajoute amplifie le plaisir de revoir ces oeuvres qui en sont véritablement, du VRAI ciné, chabrol, grand Monsieur devla bobine, j’ai envie de me fondre dans chaque pellicule..

    Merci
    Ne suffitbpas

  3. Bonsoir Olivier, je n’avais jamais vu La Rupture. Très belle découverte. La scène des ballons est incroyable ! Bienvenue dans cette décade prodigieuse, les années 70!

  4. Bertrand Marchal dit :

    Merci pour ce petit cycle. Certains films ne sont pas dispos en Belgique, mais j’ai eu le grand plaisir de revoir Juste Avant la Nuit, film qui m’avait marqué il y a quelques années; d’abord son titre est un des plus beaux de la cinématographie de Chabrol, et puis l’époque, celle de ma petite enfance, ensuite le talent immense de Michel Bouquet, acteur qui sait habiter une scène et moduler un long texte, ce que Chabrol lui permet en installant quelques plans-séquences tout à fait inspirés (à cette occasion, et après avoir vu également Les Noces Rouges, je remarque que Chabrol ne rechigne pas aux longs plans séquences, particulièrement quand il peut compter sur le talent d’acteurs de théatre).
    J’ai vu cette semaine aussi Banditi a Orgosolo et j’ai été saisi par les parentés thématiques avec Juste Avant la Nuit: il est finalement question, au cœur des deux films d’une culture en but a une autorité qui prétend la dissoudre dans la Loi Commune: culture bourgeoise chez Chabrol, culture pastorale chez de Seta. Les deux obéissent à des principes, des valeurs qui sont bousculés par un système de conventions étranger. Les deux films interrogent la morale personnelle et les conflits qu »elle entretient avec la morale commune, celle qu’applique la police et à laquelle chacun est prié de se soumettre. La justice dit Bouquet dans ce film très bien dialogué, c’est d’abord « une affaire entre soi et soi ». Seta faisait le même constat: un pauvre berger Sarde est obligé de s’arranger avec sa morale et le sens de la justice quand le système de règlements coercitifs, construit dans une société qui n’est pas la sienne, urbaine, intellectuelle, industrielle, bureaucratique, cosmopolite, le force à se corrompre. Et Le personnage de Stéphane Audran refuse la corruption, elle tue son mari par défi, défi d’une culture qui ne se laisse pas dissoudre.
    Ces parallèles peuvent sembler tirés par les cheveux mais après avoir vu ces deux films coup sur coup, ça m’avait frappè!

  5. Bertrand Marchal dit :

    Ceci dit, j’avais vu la plupart de ces films (tous en fait, sauf la Rupture – comme par un fait exprès pas visionnable en Belgique) sur DVD; je n’ai pas eu, à l’époque, l’impression de copies ignobles…

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