Après le Festival de La Rochelle, les salles de cinéma et le coffret BR édité par Tamasa, c’est au tour d’Arte de permettre la redécouverte, en version restaurée, de la part la plus géniale de l’œuvre de Claude Chabrol : les meilleurs films de la période « Génovès » du cinéaste, du nom du producteur qui lui permettra de revenir sur le devant de la scène à la fin des années 60 après plusieurs échecs commerciaux, et de signer durant une dizaine d’années une série de titres globalement exceptionnelle. Présentés de manière réductrice comme des tableaux au vitriol de la bourgeoisie pompidolienne, ces films suscitent l’admiration pour leur étude entomologiste des comportements humains et surtout leur dimension métaphysique. A la manière d’un Lang ou d’un Dostoïevski, Chabrol s’interroge sur les notions de mal, de crime et de culpabilité – avec comme indispensables complices les comédiens Michel Bouquet et Jean Yanne, l’immense Stéphane Audran au cœur de tous ces films à l’exception de Que la bête meure, le scénariste Paul Gégauff, le directeur de la photographie Jean Rabier, le compositeur Pierre Jansen… Ces films étaient depuis longtemps indisponibles – ou seulement visibles dans des copies déplorables. Ces rééditions (d’autres films sont attendus dans les prochains mois) constituent un événement espéré depuis des décennies par les cinéphiles.
Les Biches (1968) est chronologiquement le premier film important de Chabrol produit par André Génovès (pour Les Films de la Boétie, après la très mineure Route de Corinthe) : une étude de moeurs un peu sulfureuse sur un couple de lesbiennes qui rencontre le séducteur Jean-Louis Trintignant. C’est une manière pour Chabrol de se réinventer sur le plan stylistique et d’amorcer une période faste… La Femme infidèle (1969) est peut-être le modèle parfait de la période Génovès car il expose de manière limpide le projet de Chabrol, développé dans les films suivants. Il s’agit de partir de l’étude des mœurs de la bourgeoisie provinciale française pour aboutir à une réflexion vertigineuse sur les pulsions criminelles et la folie longtemps refoulées de personnages prisonniers des apparences et des rituels de leur milieu social. Que la bête meure (1969) n’est pas seulement l’histoire d’une vengeance impossible, mais celle d’un double transfert. Le personnage joué par Jean Yanne est un salaud immonde que le film et son interprète parviennent à humaniser, tandis que le père meurtri (Michel Duchaussoy), métamorphosé en justicier, adopte une attitude de plus en plus cynique et perverse au cours de sa quête vengeresse. Dans Le Boucher (1970), Chabrol brosse le fascinant portrait d’un assassin ordinaire, ancien d’Indochine et d’Algérie traumatisé par le sang versé à la guerre. La proximité de grottes préhistoriques souligne l’ambition du cinéaste, qui entend raconter à travers un fait-divers criminel l’histoire de l’humanité, de la sauvagerie à la civilisation, avec la violence comme fil conducteur. A l’heure de la bourgeoisie triomphante, Chabrol démontre dans Juste avant la nuit (1971) les contradictions et l’hypocrisie de cette classe, pour laquelle le maintien des apparences et de l’ordre, le goût du luxe et des privilèges sont plus importants que la justice et la vérité. A partir d’un argument presque comique, Chabrol réalise un film terrifiant sur le thème de l’expiation impossible, avec une dimension dostoïevskienne. Dans La Rupture (1970), une femme fuyant son mari drogué et violent est la victime de sa belle-famille bourgeoise qui ourdit une machination destinée à lui faire perdre la garde de son enfant. Ce film tourné à Bruxelles contient des incartades psychédéliques surprenantes. Dans Les Noces rouges (1973), Chabrol dépasse une fois de plus l’argument policier et la chronique de la vie de province pour s’intéresser à la fatalité. Les réactions de ses protagonistes font basculer le drame dans la tragédie. Les amants maudits sont prisonniers de leurs conditions, incapables de s’extraire d’un univers étouffant, sans horizon. Leurs débordements sensuels, longtemps réprimés par l’ennui conjugal, les conduisent inéluctablement vers une destinée funeste. Chabrol a voulu montrer « comment les amants avaient perdu leur liberté en voulant la conquérir. » Ils seront condamnés par la démarche d’un être pur et dévoué qui voulait démontrer leur innocence, dans un geste indécidable d’amour ou de perversité.
Les Biches : diffusion sur ARTE le lundi 16 février à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
La Femme infidèle : diffusion sur ARTE le lundi 19 janvier à 20h55 et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
Les Noces rouges : diffusion sur ARTE le lundi 16 mars à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
Que la bête meure : diffusion sur ARTE le lundi 4 mai à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
Le Boucher : diffusion sur ARTE le lundi 15 juin à 21h et sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
La Rupture : disponible sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
Juste avant la nuit : disponible sur arte.tv jusqu’au 14 juillet.
Tous les films seront également disponibles gratuitement sur la chaîne cinéma d’ARTE sur YouTube.
Pour accompagner ce cycle, nous proposons le documentaire inédit Claude Chabrol ou l’amour fou (2025, 35 minutes) de Virginie Apiou à partir du jeudi 15 janvier sur arte.tv.



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