Olivier Père

Hommage à Radu Jude au Festival de La Rochelle

Le 49ème Festival de La Rochelle, du 25 juin au 4 juillet, propose la rétrospective intégrale de l’oeuvre du cinéaste roumain Radu Jude, accompagnée d’une masterclass que j’animerai avec Carlo Chatrian, directeur artistique de la Berlinale. Voici le texte écrit pour le catalogue du festival. Bad Luck Banging or Loony Porn, Ours d’or à Berlin cette année, sortira en France le 15 décembre, distribué par Météore Films. Nous y reviendrons.

 

Une caméra sauvage et libre pour comprendre le monde.

Le renouveau du cinéma roumain, au mitan des années 2000, demeure l’une des plus belles apparitions de mémoire récente de cinéphiles. On ne saurait réduire ce phénomène à une poignée de cinéastes surdoués mais isolés, arrivant après une période d’éclipse. Il ne correspond pas à une parenthèse enchantée ou un feu de paille mais marque au contraire le début d’une émulation qui va déclencher un regain d’intérêt durable pour la Roumanie sur la carte du cinéma mondial, un flux régulier de révélations de jeunes talents. Aux côtés de Cristi Puiu, Cristian Mungiu et Corneliu Porumboiu, découverts et primés au Festival de Cannes, il a fallu rapidement compter avec Radu Jude, né à Bucarest en 1977. Les premiers courts métrages de Radu Jude constituent un corpus suffisamment remarquable pour permettre de saluer la naissance d’un auteur. Parmi eux, La Lampe au chapeau (2006) rencontre un immense succès qui s’étend au-delà des frontières de la Roumanie. Radu Jude y exprime d’emblée, dans un style naturaliste, ses qualités d’observateur d’une certaine réalité sociale et son goût pour les personnages en lutte contre l’adversité, mus par une idée fixe qui peut prendre les dimensions d’une croisade. Les courts métrages de Radu Jude s’organisent déjà autour de la dialectique du dedans et du dehors, de la circulation et du confinement, de la parole et de l’action, mouvements internes que l’on va retrouver dans ses films suivants, sans exception. En 2005, La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu avait établi de manière durable les canons esthétiques du nouveau cinéma roumain : prédilection pour les très longs plans, qui contribuent à un sentiment d’hyperréalisme et à la fabrication d’un temps réel ; capacité de mêler à des destinées individuelles la radioscopie d’un pays tout entier. La Fille la plus heureuse du monde, premier long métrage de Radu Jude, ne déroge pas à ces règles, que le cinéaste s’approprie et prolonge par des méthodes de travail personnelles. Le film est un huis-clos à ciel ouvert, pendant le tournage d’une publicité. Le caractère dérisoire, trivial et pathétique des situations subies par les protagonistes – l’adolescente actrice occasionnelle, mais aussi ses parents et l’équipe technique – instaure un petit théâtre de l’absurde et de la cruauté. Derrière une fiction anecdotique et de longues joutes verbales se dévoile une réflexion sur le néocapitalisme, les rapports de force et d’humiliation qui se perpétuent dans la Roumanie post-Ceaușescu. Il n’est question que de manque d’argent chez les uns, de désir de liberté chez les autres. Jude a choisi de situer l’action dans un espace bien délimité, la Place de l’Université dans le centre-ville de Bucarest, où se déroulèrent toutes les manifestations importantes de ces trente dernières années. Il confère ainsi à son film la valeur d’une métaphore, et l’inscrit dans un mouvement historique. Ce rapport à l’Histoire ne cessera de s’accentuer dans l’œuvre de Jude, sans jamais se restreindre aux conséquences de la chute du bloc soviétique. Le cinéaste poussera bien plus loin le champ de ses investigations, en s’intéressant particulièrement au racisme et à l’antisémitisme à travers les âges, de la tyrannie des boyards au début du XIXème siècle (Aferim!) à l’évocation des massacres d’Odessa en 1941 (Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares). Le resurgissement de sujets historiques encore sensibles ou carrément occultés par une amnésie collective devient l’un des enjeux majeurs du travail de Radu Jude, qui va pour l’occasion déployer un véritable arsenal de dispositifs cinématographiques, de l’essai documentaire à la fiction, de l’analyse critique au conte moral, en passant par l’invention de formes hybrides mariant images d’archives et théâtralité (par exemple Uppercase Print, sur la vie d’un adolescent roumain brisée par la police secrète du régime de Ceaușescu, ou Bad Luck Banging or Loony Porn qui débute par une sex-tape). Tandis que Papa vient dimanche semblait repousser les limites du psychodrame conjugal, dans une escalade anxiogène de violence et de folie, le long métrage suivant de Radu Jude, Aferim! ouvre des perspectives aussi nouvelles qu’inattendues, tout en prolongeant l’exploration d’une humanité tragique : Aferim! se situe dans la campagne de Valachie, et dénonce le traitement inhumain réservé au peuple tzigane, réduit en esclavage. Avec des péripéties et des personnages dignes d’un western italien, cette fable picaresque et violente offre un voyage dans le passé capable d’éclairer le présent. Ce va-et-vient entre différentes époques se poursuit avec Cœurs cicatrisés, autre film de rupture qui brille d’un éclat particulier et démontre que Radu Jude n’a jamais été prisonnier d’un genre ou d’un style cinématographique. Loin de l’esthétique du documentaire ou du cinéma d’aventure, le cinéaste opte dans Cœurs cicatrisés pour une mise en scène raffinée et poétique. La fixité des cadres, l’austère beauté des plans nous ramènent au cinéma des origines. Il s’agit pour Jude de ressusciter un monde ancien (la Roumanie de 1937) par l’intermédiaire de l’écrivain avant-gardiste Max Blecher, confronté très jeune à la maladie et à la mort. Plâtré des pieds à la tête, condamné à la position horizontale pendant les années que retrace le film, Blecher ne peut prétendre au statut de témoin de son temps. Le bruit de l’Histoire parvient pourtant à franchir les murs du sanatorium où il est soigné, avec l’évocation de l’antisémitisme et la montée de la Garde de Fer à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Blecher a été rebaptisé Emanuel, mais le film s’ouvre et se ferme par des documents photographiques, des dessins, des images de la tombe de l’écrivain aujourd’hui dans un cimetière juif qui ne laissent aucun doute sur l’identité de ce dandy qui méprise la maladie pour se jeter dans plusieurs liaisons sentimentales et érotiques. Cœurs cicatrisés bouscule la conception étroite d’un cinéma littéraire pour proposer une célébration de la vie, de l’amour et des corps désirants.

Avec Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares, Radu Jude se livre à une synthèse audacieuse de ses films précédents, et s’impose comme un brillant essayiste du cinéma. La chronique de la préparation d’un spectacle théâtral censé dénoncer la responsabilité du maréchal Antonescu dans les massacres d’Odessa durant la Seconde Guerre mondiale, avec des dizaines de milliers de Juifs et de Roms exterminés sur ordre du régime fasciste de Roumanie, soulève les questions du devoir mémoriel, des mensonges officiels et de l’inquiétant antisémitisme qui sévit encore aujourd’hui. Dans ce film se télescopent le passé et le présent, la création et la vie privée, la colère et la réflexion, la gravité et la bouffonnerie. Jude procède à une mise en abyme où le travail obstiné de la metteuse en scène Mariana est l’occasion d’innombrables disputes, débats et argumentations qui montrent le fonctionnement d’une pensée en marche, gênante et dangereuse pour les garants d’un roman national réconfortant. Les essais cinématographiques de Jude l’ont conduit à analyser les conséquences de la fin de l’ère communiste et de l’apparition d’un néo-libéralisme sauvage dans son pays, ou à lutter contre le révisionnisme et le négationisme qui entourent la Shoah « oubliée » en Roumanie. Cinéaste de l’intelligence et de l’impertinence confronté au chaos du monde, il se révèle aussi un mémorialiste du temps présent, capable de trouver le ton juste, celui de la farce, pour railler nos vanités et nos hypocrisies contemporaines.

En utilisant le ton de la comédie sarcastique et sans suivre une narration traditionnelle, son dernier film en date, structuré en trois parties distinctes, est dédié au thème de l’intimité à l’ère d’internet et offre au cinéaste l’occasion d’explorer la confusion de la société présente, en particulier celle de l’Est de l’Europe post-totalitaire. Mais son propos, de plus en plus iconoclaste, n’a jamais été aussi universel. Le regard que Bad Luck Banging or Loony Porn pose sur le monde dans lequel nous vivons s’avère d’une lucidité presqu’effrayante. Le film dresse un constat à la fois drôle et apocalyptique d’une époque en proie à une défaite de la raison à peu près totale. Comme dans Aferim!, c’est le scandale d’un rapport sexuel (consenti) qui déclenche la vindicte haineuse d’une machine sociale répressive. Comme dans La Fille la plus heureuse du monde et Papa vient dimanche, le brouhaha de la ville, son agressivité sonore et visuelle jouent un rôle essentiel dans le récit. Bucarest telle qu’elle est filmée dans Bad Luck Banging or Loony Porn offre la vision cauchemardesque d’une postmodernité plongée dans le chaos, entre vulgarité, misère et consumérisme débridé. Il suffit à Jude de trimbaler une caméra faussement candide dans les rues de la capitale, le temps d’un chapitre déambulatoire, pour constater à quel point les signaux pornographiques ont contaminé les images de l’espace public, parasité par les affiches publicitaires et politiques. La dernière partie met en scène un tribunal d’inquisition moderne, où des représentants de la bourgeoisie roumaine laissent éclater leur bêtise crasse et leurs réflexes réactionnaires devant une jeune femme bien décidée à leur tenir tête et détruire une à une leurs accusations vaseuses.

Entre ces deux blocs de temps, Jude insère une partie centrale, la plus expérimentale : un abécédaire constitué d’images d’archives empruntées à la télévision, la publicité ou d’autres sources extrêmement variées qui passe en revue de A à Z, avec un humour ravageur, tous les lieux communs et fixations de notre époque, sans oublier de nous rappeler certaines des pages les plus honteuses du XXème siècle. Avec ses collages et raccourcis provocateurs, Jude se montre alors l’égal d’un Godard ou d’un Houellebecq, réactualise le dictionnaire des idées reçues de Flaubert et parvient à nous sidérer par son imagination et l’insolence de son propos.

Affranchi du moindre dogme narratif, Radu Jude réussit un formidable pamphlet qui est à la fois le reflet glaçant de notre époque immédiate et sa plus pertinente analyse. Bad Luck Banging or Loony a été tourné en pleine crise sanitaire et tous les comédiens portent un masque chirurgical du début à la fin. Dans ce monde sans visage ni contact physique qui a été le nôtre pendant de longs mois, Radu Jude continue de glorifier la puissance de la parole et du savoir, mais aussi la vie, l’amour et le désir, avec une saine colère et une ironie dévastatrice, armes ultimes pour combattre l’intolérance, la tartufferie et les totalitarismes.

 

 

 

 

 

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7 commentaires

  1. damien dit :

    Cinéaste que je découvre. En espérant voir ses films prochainement.
    L’idée des coulisses d’une tournage d’une pub qui montre l’envers du décor, est géniale. En voyant la bande annonce de « La Fille la plus heureuse du monde », ça me fait penser au cinéma italien des années 60.
    Quels sont, d’après vous, Olivier, les cinéastes qui l’ont nourri ?

    • Olivier Père dit :

      Lors de sa masterclass Radu Jude a parlé de Warhol, Godard. Il y a beaucoup de circulation dans son cinéma. Ses premiers films pourraient évoquer la comédie italienne (Dino Risi), mais aussi Maurice Pialat, ses documentaires Chris Marker et son nouveau film le cubisme ou le dadaïsme.

  2. damien dit :

    ça devient comme Wimbledon votre blog…
    pas beaucoup d’échanges…kkk

  3. damien dit :

    merci pour votre réponse et bon festival !
    Avez-vous prévu de faire une interview de Bruno Dumont pour son film « France » que j’attends avec impatience ?
    Bien à vous,
    Damien

  4. damien dit :

    Je m’imagine le film de Bruno Dumont un peu dans le style de « Un homme dans la foule » (A Face in the Crowd) d’Elia Kazan, sorti en 1957.
    Apogée et chute du personnage principal. Une critique du star system et de la course au scoop à la télévision.
    C’est rare et courageux de faire ça en France.
    Souvent, ce genre de film est descendu par les journalistes de télévision car le miroir qui leur tend est trop réaliste.
    J’espère pour Bruno Dumont qu’il n’aura pas à subir leur courroux.
    Si vous avez la chance de l’interviewer, vous pouvez lui demander si  » Un homme dans la foule » d’ Elia Kazan est un film qu’il affectionne ?
    Bien à vous,

    • Olivier Père dit :

      C’est plutôt un mélodrame avec des éléments de satire, qui porte un regard très critique sur notre époque. Un portrait de femme en même temps que celui d’un pays

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