Olivier Père

The Game de David Fincher

Un banquier solitaire et misanthrope, aussi riche que désagréable (Michael Douglas), reçoit de son frère cadet qu’il ne voit pratiquement jamais (Sean Penn) un étrange cadeau d’anniversaire : l’invitation à un jeu entouré de mystère et dont les règles changent à chaque participant. Poussé par la curiosité, le triste millionnaire se retrouve bientôt entraîné dans une spirale d’événements inquiétants qui vont en quelques mois détruire un univers patiemment érigé, mais aussi lui prodiguer une thérapie de choc. Son quarante-huitième anniversaire est aussi celui de la mort de son père, qui s’est suicidé sous ses yeux lorsqu’il avait le même âge. Fincher a réalisé The Game en 1997, deux ans après le triomphe mondial de son deuxième long métrage, Seven. Ce nouveau film explicite la dimension ludique de Seven, où un tueur en série imposaient à un duo de détectives les règles d’un jeu macabre et cruel. Le scénario de The Game permet à Fincher de prolonger son attirance pour les récits piégés et les retournements de situations imprévisibles, même si, de l’avis général, le « twist » final et la conclusion du film sont aussi ses points faibles, et ne parvinrent jamais à satisfaire totalement le réalisateur, malgré de nombreuses réécritures. Il n’empêche que The Game, l’un des films les plus mal aimés dans la carrière de Fincher, confirme ses immenses ambitions et se révèle passionnant à revoir. Le cinéaste et son directeur de la photographie Harris Savides plongent le spectateur dans un univers funèbre et angoissant qui parvient à retranscrire à l’écran l’intériorité glacée de son personnage principal. Les images et la direction artistique sont splendides, au diapason de la virtuosité de la mise en scène de Fincher. The Game semble dresser un constat récapitulatif des nombreuses fictions paranoïaques qui constituèrent l’important corpus du « cinéma du complot » apparu aux États-Unis dans les années 60 et 70. Fincher émaille son long métrage de citations directes qui renvoient aux films de John Frankenheimer (Seconds), Alan J. Pakula (The Paralax View), Stanley Kubrick (Orange mécanique) et même David Cronenberg (Videodrome) avec le présentateur du journal télévisé qui s’adresse directement à Michael Douglas assis dans son salon. Sans oublier les séries télévisées La Quatrième Dimension et Mission : impossible. En situant l’action du film à San Francisco, Fincher souligne la filiation avec l’œuvre d’Alfred Hitchcock, puisque The Game illustre aussi le thème de la machination (Vertigo), du faux coupable et du fugitif pris dans les mailles d’un plan secret de large envergure qui le dépasse (La Mort aux trousses).

Dans les compléments, le journaliste Philippe Guedj propose un éclairage intéressant sur le film en pointant les similitudes entre les dispositifs sophistiquées mis en place par Consumer Recreation Services (CRS) et la préparation et le tournage d’une production hollywoodienne. Le savoir-faire d’une armada de professionnels, mais aussi le recours aux technologies de pointe, associés au déploiement d’un budget pharamineux, auquel nous assistons dans The Game, permettent d’évoquer une métaphore du système des studios que Fincher connait bien, et contre lequel il avait déjà mené (et perdu) plusieurs batailles – l’expérience malheureuse d’Alien 3, son premier film – au moment de The Game. Ainsi, davantage que l’apologie de la rédemption par l’argent réservée à une élite bouffie de privilèges, The Game apparaît comme une critique masquée des méthodes totalitaires d’une industrie du spectacle et du divertissement montrée sous un aspect inhumain, et annonce la mise en pièce encore plus radicale de la société de consommation et du monde capitaliste dans Fight Club.

 

Édité par L’Atelier d’images, le Blu-ray Collector de The Game propose pour la première fois en France la restauration 2K réalisée par The Criterion Collection à partir du négatif original, supervisée et approuvée par David Fincher et Harris Savides.

 

 

 

 

 

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2 commentaires

  1. Julien dit :

    Cher Olivier Père,

    J’ai grand plaisir à lire les notes que vous publiez ici même sur le site d’Arte.

    A propos de « The Game », il est amusant de constater que vous n’avez pas toujours été aussi enthousiaste sur ce film. Je suis tombé par hasard sur la critique que vous avez publié au moment de sa sortie dans les Inrocks et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à l’époque vous n’y alliez pas de main morte.

    https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/the-game/

    La preuve que notre regard critique peut changer et évoluer. Qu’un film peut aussi prendre de la valeur en s’inscrivant au fil des années dans une œuvre.

    Bien cordialement,
    Julien

    • Olivier Père dit :

      En effet j’ai détesté les premiers films de Fincher au moment de leur sortie; ce n’est qu’à partir de Zodiac, que j’avais trouvé génial, que j’ai commencé à m’intéresser à lui et à réévaluer son travail (Seven, Panic Room, Fight Club film très ambitieux dont je ne suis toujours pas très fan.) Je n’avais pas revu The Game depuis sa sortie et j’en ai apprécié la mise en scène, même si on peut considérer la fin décevante (je crois que Fincher n’en voulait pas). Zodiac est une étape essentielle dans sa carrière car il s’empare de l’outil numérique et consacre un film entièrement sur l’obsession et le passage du temps plus que sur la violence et l’action. Je pense que cela reste son chef-d’oeuvre (je n’ai pas encore vu Mank). Je trouvais le style des premiers Fincher tapageur, ses films désagréables et je me méfiais d’un réalisateur venu de l’école du vidéoclip. J’ai rejeté à leurs débuts plusieurs grands cinéastes américains apparus dans les années 90 car je crois que je n’aimais pas l’esthétique de cette décennie. Il m’a aussi fallu du temps pour admirer Quentin Tarantino (Death Proof) ou Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood). Ces trois-là se bonifient avec le temps mais ils ne méritaient pas, rétrospectivement, un telle sévérité de ma part. Mea culpa.

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