Olivier Père

Dune de David Lynch

Dans le cadre de son « Summer of Dreams », ARTE diffuse Dune (1984) de David Lynch dimanche 9 août à 21h. Le film sera également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur ARTE.tv du 9 au 15 août 2020.

 

Dans les années 80, Dino De Laurentiis produit un de ses plus spectaculaires désastres, l’adaptation du best-seller de science-fiction Dune de Frank Herbert, dont l’univers sera décliné dans plusieurs volumes. De Laurentiis a l’idée saugrenue de confier ce dispendieux projet à un jeune cinéaste sans atome crochu avec le space opera qui avait déjà refusé de mettre en scène Le Retour du Jedi pour George Lucas : David Lynch. Les deux hommes accouchent d’un monument kitsch et hermétique, pas aussi catastrophique que la presse s’est plu à le décrire au moment de sa sortie, mais totalement anti-commercial et déphasé par rapport aux attentes des fans du livre et du grand public. Le résultat ressemble davantage à un péplum antique propulsé dans l’espace, avec ses traîtres, ses complots politiques, ses guerres fratricides et son héros providentiel, amené à devenir un messie. Dune est un bide mondial, sauf en France où le film bénéficie d’un lancement réussi et accroche l’attention des amateurs de superproductions futuristes, mais aussi des premiers admirateurs de Lynch, artiste passé à la mise en scène, auréolé par le succès de son film précédent, Elephant Man. De Laurentiis, pas fâché, produira le projet suivant de Lynch, beaucoup plus personnel, Blue Velvet qui deviendra vite un classique et imposera le cinéaste comme un des plus importants du cinéma contemporain. Cela démontre l’intelligence de ce producteur qui avait su reconnaitre en Lynch un véritable artiste, et pas un simple faiseur embourbé dans un projet trop vaste pour lui. Revoir Dune aujourd’hui permet de vérifier que le film, contre toute attente, s’intègre parfaitement dans la première partie de l’œuvre du cinéaste américain. Indifférent à la portée mystique du pavé d’Herbert, Lynch a du mal à condenser les centaines de pages de l’écrivain en un scénario cohérent. L’intérêt du film est ailleurs : dans un incroyable décorum steampunk. La vapeur, le bois et le cuivre des intérieurs des palais, l’aspect lugubre d’immenses cités intergalactiques ressemblant à des usines ou des abattoirs du XIXème siècle renvoient à certains plans de l’Angleterre victorienne d’Elephant Man, où les paysages industriels et les nuits londoniennes inspirent à Lynch des images cauchemardesques. Dune est également relié à Eraserhead, le premier long métrage expérimental de Lynch, par son obsession pour la monstruosité, les corps difformes et mutants. Créature télépathe flottant dans l’espace, tyran obèse couvert de pustules en lévitation sont autant de visions, certes présentes dans le livre, mais qui trouvent dans l’imaginaire de Lynch des correspondances fertiles. C’est là que réside l’autre qualité de Dune : dans une galerie de personnages maléfiques et vicieux (le Baron Harkonnen et ses sbires), bien plus inquiétants que les méchants de bandes dessinées des productions Lucasfilms. Il faut aussi saluer l’incroyable direction artistique du film, entre effets spéciaux artisanaux et décors construits en dur dans d’immenses plateaux mexicains, qui confère à Dune une esthétique fascinante et déjà surannée au moment de sa sortie. Le grand directeur de la photographie Freddie Francis, déjà l’auteur des images en noir en blanc vaporeux de Elephant Man, accompagne une nouvelle fois Lynch dans sa volonté de créer un monde de toutes pièces, ténébreux et sculpté dans la matière. La musique planante de Toto et Brian Eno achève de transformer le film en trip ésotérique, qui accorde moins d’importance aux batailles, aux vaisseaux et aux scènes à grand spectacle qu’à l’espace mental des protagonistes, doués de pouvoirs médiumniques, capables d’agir de manière redoutable sur le corps et l’esprit. Il y a donc, dans ce Dune si décrié, vécu comme un calvaire par son jeune cinéaste inexpérimenté, suffisamment de moments sidérants et inspirés, annonciateurs de Lost Highway ou Twin Peaks, pour combler les amoureux de films-monstres. Son auteur, bien qu’entravé par un matériau et un système de production écrasant, réussit le pari impossible de faire de Dune un film 100% lynchien.   Dune vient d’être édité en DVD et Blu-ray par ESC, dans un nouveau Master haute définition.

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Un commentaire

  1. JICOP dit :

    Meme Lynch lui-même n’a pas considéré son propre film comme Lynchien , c’est dire .
     » Dune  » est pourtant un film passionnant dont les nombreux défauts sont paradoxalement dignes d’interet , tant du point de vue esthetique que du point de vue thématique et s’intègre parfaitement au monde bizarre de Lynch et ses obsessions .
    J’ai vu le film à sa sortie au cinéma , ayant eu la bonne idée de lire le pavé de Franck Herbert au préalable . De fait le film m’est apparu beaucoup moins hermetique que prévu . C’est de la bonne S.F adulte et je ne pense pas que Lynch ait été si indifférent au mysticisme ambiant .
    Kyle McLachlan est un peu falot pour le role mais le reste du casting est vraiment soigné .
    Je pense également que le film a un impact visuel énorme du fait de la totale absence d’effets numériques pullulant de nos jours , de décors baroques tranchant avec l’esthétique classique de la S.F et de détails insolites .
     » Dune  » , c’est comme  » Caligula  » pour le péplum : un film autre , une incongruité magnifique . Digne d’interet .

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