Olivier Père

Bleeder de Nicolas Winding Refn

ARTE diffuse Bleeder (1999) de Nicolas Winding Refn mercredi 3 avril à 23h20. Le film sera disponible gratuitement en télévision de rattrapage pendant sept jours sur le site ARTE.tv. Deuxième long métrage de l’enfant terrible du cinéma suédois, après le coup d’éclat Pusher et avant le début de pérégrinations internationales hasardeuses, Bleeder est aussi le film le plus personnel de NWR. Le cinéaste y revient sur sa jeunesse et ses mauvaises fréquentations. Il signe une chronique sur une bande de bons à rien de Copenhague, en suivant plus particulièrement les destinées parallèles de deux amis aux tempéraments opposés. Lenny est un rêveur taciturne, cinéphile timide et solitaire. Léo est une boule de nerfs prête à exploser, pris à la gorge par le manque d’argent et les disputes avec sa compagne. Ils vivotent grâce à un petit boulot dans un vidéoclub. Leur horizon se limite à des virées alcoolisées, des rixes nocturnes et le visionnage compulsif de films ultraviolents. NWR réemploie les deux acteurs de Pusher, Mads Mikkelsen et Kim Bodia, et leur confie des rôles très différents. Bête sauvage au crâne rasé dans Pusher, Mads Mikkelsen se transforme ici en double cinématographique du cinéaste au moment de ses années d’apprentissage. Il est permis de penser aux Vitelloni de Fellini, à Mean Streets de Scorsese pour la façon dont NWR filme un groupe d’individus englués dans une existence médiocre, en partant d’observations sociologiques mais aussi de sa propre expérience. Plus profondément, NWR enregistre ici une sorte de défaite de la virilité. Les rodomontades incessantes de ces petits caïds dissimulent mal une totale immaturité, un rapport problématique aux femmes et une idiotie autodestructrice. Cette fascination pour une masculinité à la fois exacerbée et défaillante continuera d’irriguer les films suivants de Refn. NWR insuffle un mouvement contradictoire à l’intérieur de Bleeder, en combinant la descente aux enfers de Léo et l’ébauche d’une relation sentimentale entre Lenny et une jeune serveuse. Ce versant romantique du cinéma de NWR trouvera son apothéose dans Drive, tandis que des scènes de violence difficilement supportables annoncent les excès sanglants et brutaux qui vont bientôt caractériser son œuvre. Sur le plan formel, le cinéaste combine le style hyper réaliste « caméra à l’épaule » de Pusher à une approche beaucoup plus maniériste, avec des cadres rigoureux et un sens de la composition visuelle très affirmé. Bleeder a été distribué en France sept ans après sa réalisation. Si nous avions vu le film en 1999, la proximité avec un autre film réalisé un an plus tôt aurait frappé par son évidence : Seul contre tous de Gaspar Noé. Les deux cinéastes partagent des admirations communes, le goût de la provocation et le désir de bousculer les règles établies. Enchaîner les travellings acrobatiques et survoltés sur les rayonnages d’un vidéoclub accompagnés par La Passion selon saint Matthieu, déformer l’image, nimber de couleurs surnaturelles des espaces quotidiens, c’est déjà pour NWR une manière de transfigurer le réel et de proposer un cinéma fantasmatique, aux confins d’un mauvais trip ou d’un cauchemar éveillé.

La leçon de cinéma de Nicolas Winding Refn à la Cinémathèque française qui s’est déroulée en mars dans le cadre du festival « toute la mémoire du monde » dont il était le parrain cette année est désormais disponible sur le site ARTE.tv.

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Un commentaire

  1. ballantrae dit :

    Merci Olivier pour cette diffusion car je ne l’avais pas encore vu. Manque réparé hier soir.Effectivement on peut voir dans ce film le chainon manquant entre les Pusher et la manière plus plastique des films suivants y compris un film souvent oublié malgré ses qualités Bronson.
    Le rapprochement avec le Noé de Seul contre tous (qui m’avait beaucoup impressionné à s sortie) me semble particulièrement pertinent : ici aussi le quotidien asservissant et sans horizon laisse sourdre le surgissement de la violence en crescendo.Elle est attendue, de fausses alertes surviennent et enfin elle s’épanche.
    Les deux films sont des héritiers du Scorsese de Taxi driver à l’évidence, Bleeder plus encore que Seul contre tous.
    Durant les séances « entre hommes  » c’est assez dérangeant de voir ressurgir notamment les images de Maniac , ce film profondément malsain de W Lustig et ce dans un moment clé qui rejoint le « you’re talking to me » de Taxi driver.

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