Olivier Père

Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy

Michel Legrand est mort le 26 janvier. Pour rendre hommage au compositeur français, ARTE bouleverse ses programmes et rediffuse ce soir à 20h55 Les parapluies de Cherbourg, l’un des plus beaux films de Jacques Demy, Palme d’Or à Cannes en 1964, dans sa version restaurée. Les Parapluies de Cherbourg marqua la consécration internationale précoce de l’association entre Demy et Michel Legrand, qui avaient déjà collaboré ensemble avec bonheur sur Lola et La Baie des anges. Mais c’est l’idée d’un film musical entièrement chanté qui leur vaudra leur premier triomphe, suivi entre autres par Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne (prochainement sur ARTE).

 

Voici un extrait du livre « Jacques Demy » (éditions de La Martinière) que nous avons publié en 2010, coécrit avec Marie Colmant et avec la complicité bienveillante de la famille Varda-Demy.

« Avec ce film manifeste, le cinéaste s’impose comme un inventeur de formes cinématographiques. Dans le cinéma français, qui repose davantage sur l’idée d’héritage que de révolution, ils sont peu nombreux : Jacques Tati, Robert Bresson, Alain Resnais, Jean-Luc Godard. Jacques Demy nourrissait le rêve, depuis des années, d’un cinéma sentimental et émotionnel porté par des partis pris chromatiques et musicaux profondément originaux. Son obstination, la complicité de Michel Legrand et le courage de la productrice Mag Bodard lui permettent de réaliser, dans l’euphorie de la jeunesse et de l’inspiration, une aventure cinématographique sans équivalent avec des choix esthétiques différents de ses deux films précédents : usage exceptionnel de la couleur, décors naturels transfigurés, picturalité des cadres. Les Parapluies de Cherbourg est un pari fou, un travail de persévérance qui aboutit à un objet filmique inédit aux confins de l’expérimentation, doublé d’un succès mondial et immensément populaire. Ni comédie musicale hollywoodienne, ni film opéra, ni opérette française, Les Parapluies de Cherbourg est donc un film « en chanté » selon la belle formule de Demy, comme on dit « en couleur ». C’est sans doute le début du malentendu autour de « Demy l’enchanteur », puisqu’il n’existe sans doute pas de film plus désenchanté que Les Parapluies de Cherbourg, et de cinéaste moins dupe que Demy sur les injustices sociales et politiques. En effet, derrière les couleurs éclatantes, se cache (à peine) une histoire cruelle où des enfants bercés d’illusions et de sentiments sublimes iront se fracasser contre la loi implacable de la réalité. Geneviève, enceinte de Guy, se résigne à épouser Roland Cassard pour combler les dettes de sa mère et leur éviter ainsi la faillite et le déshonneur. Les Parapluies de Cherbourg est aussi un des rares films français de l’époque à aborder le sujet de la guerre d’Algérie, représentée par la figure de l’absence, telle que la vécurent des familles et des femmes françaises durant la période des « événements » algériens. C’est la partie hors champ du film, peut-être la plus importante, sur la souffrance de la séparation, la peur de mourir. Le raffinement inouï des images n’éclipse pas la puissance évocatrice des mots, seuls capables d’exprimer le dégoût de la guerre lorsque Guy évoque les attentats dans un pays où « le soleil et la mort voyagent ensemble ». C’est enfin le film (avec Belle de jour de Luis Buñuel) qui invente Catherine Deneuve, et pressent immédiatement les métamorphoses de l’actrice au fil de sa carrière : beauté virginale et raphaélique, amoureuse tragique, grande bourgeoise mélancolique. Véritable chef-d’œuvre sur l’impossibilité de l’amour, Les Parapluies de Cherbourg participent à un cinéma de la cruauté où les larmes, immanquablement versées à chaque vision du film, ne nous soulagent pas. »

Les Parapluies de Cherbourg sera également disponible gratuitement en télévision de rattrapage sur Arte.tv pendant sept jours.

 

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