Olivier Père

Guet-apens de Sam Peckinpah

Dans le cadre de son « printemps du polar » ARTE propose de voir ou revoir Guet-apens (The Getaway, 1972) l’un des meilleurs films de Sam Peckinpah, dimanche 15 avril à 20h55.

Guet-apens scelle les retrouvailles de Peckinpah avec Steve McQueen, qu’il avait dirigé quelques mois plus tôt dans Junior Bonner, le dernier bagarreur sur le monde du rodéo.

Guet-apens est l’adaptation d’un roman de Jim Thompson publié en France en 1959 sous le titre « Le lien conjugal » dans la collection « série noire » de Gallimard. C’est le premier scénario du débutant Walter Hill, d’une efficacité remarquable même s’il trahit ouvertement le roman de Thompson.

Calibré comme un excellent film de casse doublé de l’équipée sauvage d’un couple de malfaiteurs poursuivi par le crime organisé et en particulier un ancien complice lancé à ses trousses, Guet-apens ne se contente pas d’être un catalogue de morceaux de bravoure réglés par Peckinpah, au meilleur de sa période formaliste et en pleine maîtrise de ses effets de montage et de ralentis. Le film regorge de scènes d’action très réussies comme le braquage de la banque, la poursuite d’un voleur dans une gare ou le règlement de compte final dans un hôtel miteux d’El Paso où McQueen élimine un à un les assaillants. Guet-apens bénéficie aussi de la présence inoubliable d’Al Lettieri en gangster psychopathe et vindicatif. Cet acteur au physique patibulaire fut abonné aux rôles de brutes et de sadiques dans les années 70 (Le Parrain, Don Angelo est mort, Mr. Majestyk…) avant de mourir prématurément en 1975.

Au-delà de ses grandes qualités de mise en scène, ce qui rend Guet-apens vraiment passionnant concerne l’étude du couple formé par Steve McQueen et Ali MacGraw, avec de curieux effets de mise en abyme. On sait que le tournage marqua le début de leur liaison passionnelle et orageuse, et il semblerait que dans une scène Ali MacGraw a réellement peur de McQueen lorsqu’il lève la main sur elle.

Au début du film Doc McCoy (Steve McQueen) est emprisonné depuis quatre ans dans un pénitencier du Texas. Le générique magistral fait comprendre au spectateur grâce au rythme du montage et la musique de Quincy Jones, superposée aux bruits de la prison, que Doc McCoy ne peut plus supporter l’enfermement et la séparation d’avec sa femme, la belle Carol (Ali MacGraw) : le générique se termine par McQueen dans sa minuscule cellule détruisant compulsivement la maquette de pont qu’il avait construite avec méticulosité. Mister Cool perd son sang-froid dès les premières minutes du film. Il demande à Carol d’aller voir Benyon (l’acteur fordien Ben Johnson), un truand notoire mais qui est aussi un homme puissant et influent, pour lui dire qu’il se met à son service à condition de le faire sortir du trou sans plus tarder (sa demande de libération anticipée vient d’être refusée.)

Si tout se passe comme prévu, Peckinpah laisse planer le doute dans l’esprit de Doc et du spectateur : Carol a-t-elle couché avec Benyon pour permettre à son mari de sortir de taule ? Lorsque Doc la remercie, elle lui répond « c’était un plaisir. » L’a-t-elle fait, et surtout, a-t-elle joui ?

Les retrouvailles émues du couple sont assombries par cette zone de mystère, plus perturbantes que les nombreuses morts violentes qui vont suivre. Cette zone de mystère, « continent noir » disait Freud, c’est la femme et sa sexualité, au cœur de nombreux films de la modernité et de la postmodernité à laquelle l’œuvre de Peckinpah se rattache. Certes Peckinpah n’est pas Antonioni, et on a souvent relevé, à juste titre, le machisme du cinéaste de La Horde sauvage, la récurrence gênante de scènes de viol dans ses films, comme si la relation à la femme passait avant tout par la violence, le mépris et l’incompréhension. Ceci dit, Peckinpah a réalisé deux films sans concessions sur le couple : Les Chiens de paille et Guet-apens, marqués du sceau du doute et de la duplicité, et certains de ses plus beaux films proposent des personnages de femmes émouvantes et fortes, comme Un nommé Cable Hogue et Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia.

Car Guet-apens est aussi une histoire d’amour et il ne faut pas négliger le romantisme de Peckinpah. L’argument trivial de la trahison de Carol se double d’une interrogation plus profonde : jusqu’où une femme peut-elle aller par amour ? Sans doute plus loin qu’un homme semble être la réponse de Peckinpah. L’apogée de la crise du couple – et sa résolution – aura lieu dans une gigantesque décharge publique, lieu symbolique de la souillure et du refoulé.

A noter que la crise conjugale de nos héros trouve un contrepoint grotesque dans le film avec le couple pris en otage par Rudy (Al Lettieri) : un vétérinaire timoré et une blonde écervelée qui humiliera et trompera de manière éhontée son mari avec le viril gangster. Ce qui aurait pu être une plage récréative dans un suspens très tendu devient avec Peckinpah un épisode à l’humour cruel et misogyne. On ne se refait pas…

Steve McQueen et Ali MacGraw dans Guet-apens de Sam Peckinpah

Steve McQueen et Ali MacGraw dans Guet-apens de Sam Peckinpah

Catégories : Sur ARTE

12 commentaires

  1. Yossip Guissetrébaboum dit :

    Ce printemps du polar permet une bien belle programmation ! Merci !

  2. MB dit :

    « Ce qui aurait pu être une plage récréative dans un suspens très
    tendu devient avec Peckinpah un épisode à l’humour cruel et misogyne. »
    oui mais non! Les séquences entre Lettieri et Sally Struthers sont très brillantes et je me refuse à les voir comme mysogines du point de vue de SP. Après tout, il y a des personnages comme ça dans la vie. En fait on sentirait celà si les deux acteurs ne s’étaient pas aussi bien donnés. Le talent transcende le scabreux. Ils ont beaucoup travaillé mais McQueen a sabré dans leurs scènes au montage, c’était lui le patron. A priori c’est Lettieri qui aurait fait de la direction d’acteurs pour eux deux (témoignage du producteur David Foster, cf « Peckinpah » par Garner Simmons p 166 167). Lettieri était furieux et croyait que SP était responsable. Je suis content que vous rediffusiez le film, que beaucoup placent avec mépris parmi les Peckinpah secondaires, pas d’accord.

  3. Jaspert dit :

    Ali McGraw me fait un effet terrible dans ce film ! Je vous l’avoue ici, sous couvert d’anonymat, et vous invite à en faire autant…

  4. JICOP dit :

    On peut considérer que  » tueur d’élite  » ou  » le convoi  » soient placés parmi les Peckinpah secondaires .
    Certainement pas  » guet-apens  » qui fait partie des réussites du bloody Sam .
    Une fois de plus l’occasion de retrouver McQueen loin de son image de cool guy au sourire narquois . Facette qu’on pouvait déjà deviner dans quelques uns de ses précédents films comme  » l’enfer est pour les héros  » de Donald Siegel .
    Peckinpah a su faire sortir chez l’acteur Américain sa violence intérieure . Les scènes ou il brutalise Ali Mc Graw sont à cet égard fort révélatrices .
    L’odyssée des deux amants est rythmée et certaines scènes sont de vrais morceaux de bravoure comme la fameuse séquence du train quand Mc Graw se fait voler le sac de billets dans la gare et la poursuite qui suit .

    • olivierpere dit :

      oui vous citez ses deux seuls films sans intérêt, réalisés à une époque où Peckinpah était pestiféré à Hollywood après l’échec de Pat Garrett et Billy le Kid. Le Convoi est vraiment mauvais pourtant ce fut le plus gros succès commercial du réalisateur.

  5. Toto Toto dit :

    je ne sais combien de fois je l’ai vu , mais je le revois toujours avec le même plaisir. Il y a quelque chose de sombre tout du long , une malédiction pèse. une ambiance qu’on retrouve dans pas mal de films de ce cinéaste.

    On retrouve quelque chose de cette sombre atmosphère dans « Bullit » également.

    Le gros argument qui surprend , c’est que l’odyssée des deux amants se termine « bien ». , même si symboliquement ils finissent avec les déchets.

    mais le phénix ne renait-il pas de ses cendres ? Ils repartent donc « neufs » , et tranquilles quasiment. Tout ceci est finement filmé, mis en scène et joué (dont cette fin carambolesque ) dans le smoindres détails.

    Mc Queen grandiose et puissant ,Ali MacGraw, sublime. Cette femme ne ressemble vraiment à aucune autre ( actrice du moins ). ha ! les vraies personnalités , ça change tout. je dis ça je dis rien , mais bon …. Il y a des actriices parfois , elles sont aussi ternes que vides. une fois démaquillées ,elles ressemblent à n’importe qui (mais en pire)..

  6. Toto Toto dit :

    et j’ajoute encore une chose : le bref pitch d’Olivier Père de temps à autres qu’on voit sur arte est aussi précis qu’appétant.
    en deux ou trois mots (ou un peu plus) il dessine un contour psychologique imagé du film qui arrive.
    Clair , direct , passionné ,investi, il donne envie de voir ce qui va suivre.
    C’est toujours très réussi et bien dit.
    et je ne suis pas le seul à penser ça.
    Il se donne la peine de faire du bon boulot. C’est fort appréciable.

    Ugh !

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