Olivier Père

Que le diable nous emporte : entretiens avec Fabienne Babe, Anna Sigalevitch et Isabelle Prim

Entretien avec Fabienne Babe

Pouvez-vous nous parler de vos retrouvailles avec Jean-Claude Brisseau ?

J’ai retrouvé Jean-Claude en 2009 au Festival de Mons, en Belgique, où l’on nous avait invité pour présenter De bruit et de fureur lors d’une rétrospective de ses films. Nous sommes allés dîner ensemble avec un petit groupe de festivaliers. C’était la première fois que je retrouvais Jean-Claude depuis la sortie du film. Nous nous étions perdu de vue. Je n’avais jamais osé l’appeler, mais j’avais suivi sa carrière. J’avais vu Noce blanche, dont il parlait déjà sur le tournage de De bruit et de fureur, Céline, L’Ange noir, Les Anges exterminateurs

Comment vous a-t-il présenté le projet de Que le diable nous emporte ?

Il était d’abord parti sur un autre scénario, pour Anna (Sigalevitch) et moi, puis en cours de route il a totalement changé d’idée. Il a écrit une autre histoire, qui impliquait cette fois-ci trois filles. Ce nouveau scénario était bien meilleur que le premier. Il s’était sans doute nourri des moments que nous avions passés ensemble. Jean-Claude s’inspire beaucoup de la vie réelle, d’histoires qu’on lui a racontées, qu’il mélange à la personnalité de ses actrices et ce qu’il voit en elles. Il aborde souvent dans ses films le thème des personnes perdues et abandonnées. Déjà le petit garçon dans De bruit et de fureur

Que le diable nous emporte est moins sombre que les films précédents de Jean-Claude Brisseau…

L’amour circule beaucoup dans le film, entre les trois femmes mais aussi les deux hommes, de manière assez libre, ce qui fait du bien. Ce n’est pas un film où les gens se font du mal, sont jaloux ou possessifs.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Le tournage de Que le diable nous emporte a été plus heureux que celui de De bruit et de fureur, qui était assez chaotique. D’abord parce que je me sens plus pleinement actrice aujourd’hui qu’à l’époque. Et puis Jean-Claude avait beaucoup plus de choses à gérer sur De bruit et de fureur. Sur le tournage de Que le diable nous emporte j’ai retrouvé le même cinéaste. Il était à la fois plus calme et plus inquiet.

Ce qui est formidable avec Jean-Claude, c’est que l’on travaille en amont du tournage. C’est assez rare. Nous avons pris le temps de faire des lectures du scénario. Il nous a vue chacune pour discuter de nos rôles. Cela a été très bénéfique. Le fait que nous nous soyons rencontrées toutes les trois avant le tournage, que nous ayons appris à nous connaître était aussi important pour pouvoir être à l’aise et jouer librement. J’avais travaillé avec Anna Sigalevitch sur L’Antiquaire de François Margolin et nous nous appréciions déjà. Nous avions toutes les trois envie de faire le film, nous étions motivées et prêtes à partir à l’aventure.

Jean-Claude Brisseau a aussi la particularité depuis trois films de tourner chez lui, dans son propre appartement, avec une équipe réduite…

J’aime bien les petites équipes car tout le monde est concentré. Jean-Claude connaissait bien les membres de son équipe pour avoir déjà travaillé avec eux. Isabelle (Prim) et Anna (Sigalevitch) aussi puisqu’elles avaient déjà tourné un court métrage de Jean-Claude avec eux. J’étais préoccupée à l’idée de tourner chez lui car il venait de le faire avec La Fille de nulle part. J’avais peur qu’on reconnaisse un peu trop son appartement et je lui ai demandé de faire quelques aménagements, de changer les rideaux ! (rires). On sent qu’on est chez lui. Jean-Claude est comme ces réalisateurs qui à partir d’un certain âge retrouvent une grande liberté de filmer, font ce qu’ils veulent et savent où ils veulent aller. Je trouve ça formidable. Il va à l’essentiel, il tourne vite, fait très peu de prises. Il n’est pas du genre à faire beaucoup de commentaires sur le plateau. Il est très concentré, avec son côté bourru et ses angoisses.

Pouvez-vous nous parler du personnage que vous interprétez et la scène de sa confession ?

Mon personnage dans le film est très triste, j’aurai aimé y mettre plus d’humour mais c’était difficile. C’est encore un rôle casse-gueule mais j’en ai eu beaucoup dans ma carrière. C’était un défi intéressant à relever. Son histoire était tellement horrible que j’avais peur que cela fasse trop. Jean-Claude m’a rassurée en m’expliquant que le personnage était tout à fait crédible. Il voulait aller jusqu’au bout. Je me suis demandé comment jouer cette scène. J’ai cherché à savoir comment ça se passe, quand les gens racontent des choses très fortes. Soit ils le vivent dans une hystérie totale, ce qui n’était pas le sujet ici, soit ils cherchent au contraire à le raconter pour être compris. J’ai choisi une certaine distance. C’est la première fois que mon personnage en parle et elle a besoin d’être entendue. C’était tourné en plan séquence, donc j’en ai bavé avec le texte. Jusqu’à la veille du tournage je ne savais pas comment cela allait sortir. Le matin je me suis réveillée en décidant de ne pas avoir peur. Je savais mon texte et je savais ce que j’allais proposer. Finalement cela s’est bien passé. J’avais aussi le regard d’Isabelle et d’Anna. C’était bien et cela m’a permis de jouer avec elles. C’est quand même difficile de raconter des choses aussi dramatiques.

A la fin de cette scène, un petit miracle s’est produit. La souffrance de mon personnage est sortie, elle est lavée de toute cette boue. Je suis arrivée à une forme de délivrance. Je n’ai pas cherché à le montrer, mais cela se voit à l’écran, la caméra de Jean-Claude était bien placée.

Quel regard portez-vous sur le film ?

Que le diable nous emporte est aussi une déclaration d’amour aux actrices et au cinéma. Les scènes érotiques sont très belles car il a su garder la bonne distance, et cela fonctionne bien avec la 3D. Que le diable nous emporte marque une étape nouvelle dans son œuvre, il explore quelque chose de nouveau. Je suis très fière de ce film.

Propos recueillis 17 octobre 2017.

© Les Acacias

Fabienne Babe dans Que le diable nous emporte © Les Acacias

© Les Acacias

Anna Sigalevitch dans Que le diable nous emporte © Les Acacias

Entretien avec Anna Sigalevitch

Comment avez-vous rencontré Jean-Claude Brisseau ?

J’ai rencontré Jean-Claude Brisseau il y a quelques années pour un autre film qui ne s’est pas fait, par l’intermédiaire d’une amie qui avait travaillé sur la production de La Fille de nulle part. On s’est vu plusieurs fois et il m’a proposé ce rôle, sans jamais m’avoir fait passer d’essais.

Comment définiriez-vous votre personnage ?

 J’interprète une jeune femme désintéressée, qui fait le bien gratuitement. Brisseau a écrit en s’inspirant de ce que nous sommes dans la vie et aussi en fonction de nos rapports amicaux. Il a écrit pour nous. Cela ressemble à la façon dont il nous perçoit. Nous sommes trois personnalités différentes, Fabienne Babe, Isabelle Prim et moi. Jamais personne n’a eu envie de prendre le pouvoir ou de remplacer l’autre. Cela a surpris Jean-Claude car il était plutôt habitué à des tensions ou des rivalités sur ses tournages.

J’étais censé être une héritière dans le film, ce que je trouvais problématique. Il y avait déjà deux personnages féminins issus de familles riches. Je trouvais plus intéressant que mon personnage travaille et gagne sa vie. Je lui ai proposé que mon personnage écrive des chansons populaires. J’en ai écrit trois pour le film, il en reste une. Cela raconte quelque chose du rapport au réel. Cela m’a aidé pour le rôle, car je joue une jeune femme indépendante qui a une conscience, qui sait ce que c’est que de gagner sa vie, même si elle a des facilités de famille.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Jean-Claude Brisseau donne peu d’indications psychologiques sur le tournage et fait en général très peu de prises mais il possède la justesse des situations. Il a le découpage en tête, ce qui lui permet de nous diriger par sa simple présence sur le plateau. C’est sa présence un peu mystérieuse et taiseuse qui nous guide, davantage que ses explications.

J’adore sa façon de travailler car elle nous donne vraiment la sensation de fabriquer un film, ce qu’on a tendance à oublier sur des tournages classiques. Chaque poste est essentiel. Nous n’étions même pas dix sur le plateau, acteurs et techniciens compris. On ressent de manière très concrète la notion d’artisanat. Tout va très vite, on n’a pas besoin d’attendre la lumière ou quoi que ce soit. C’est un tournage beaucoup plus connecté à la réalité que d’habitude. On vient travailler pour fabriquer un objet cinématographique. Cela implique certaines contraintes mais cela correspond aussi une volonté artistique de la part de Brisseau d’être au plus près des choses, d’être plus libre. Il y a quelque chose de ludique dans sa façon de faire du cinéma.

Brisseau est traversé par des grandes questions métaphysiques ou spirituelles mais il a aussi un rapport assez naïf, presque enfantin au cinéma. C’est un mélange de hauteur, de profondeur et de curiosité de la vie. Il était fatigué au début du tournage mais le film lui a fait du bien.

Il y a un plaisir du jeu qu’il a beaucoup apprécié. Avec Isabelle Prim et Fabienne Babe nous lui avons fait des suggestions de scènes qui ont orienté le film vers autre chose.

J’ai beaucoup aimé travailler avec lui, j’ai aimé la simplicité et l’humanité des choses. Ce ne sont pas des rapports habituels. Il peut aimer les conflits avec certaines personnes, mais pas avec moi. Il était heureux sur ce tournage, ce qui n’a pas toujours été le cas.

Comment interprétez-vous le rire de votre personnage à la fin du film ?

Le rire final est très ouvert. Il fait jaillir quelque chose qui est aussi douloureux, cruel, proche des larmes. Il y a le risque de perdre quand on donne. C’est un mélange de joie et de tristesse. Ce qui est beau dans ce personnage c’est qu’elle accepte la vie comme elle vient. La notion d’indépendance et de liberté des êtres est pour elle fondamentale.

Propos recueillis le 11 octobre 2017.

© Les Acacias

Anna Sigalevitch et Isabelle Prim dans Que le diable nous emporte © Les Acacias

Entretien avec Isabelle Prim

Comment avez-vous rencontré Jean-Claude Brisseau ?

J’ai rencontré Jean-Claude à l’occasion de son court métrage Des jeunes femmes disparaissent en 2014. J’ai travaillé sur le montage de ce film avec Lisa Hérédia et Jean-Claude m’avait aussi confié un petit rôle. Nous avons eu beaucoup de discussions ensemble en parallèle du montage, sur des sujets comme les téléphones portables par exemple, que l’on retrouve dans Que le diable nous emporte. C’étaient des choses très nouvelles pour lui. Il était fasciné par ces relations qui peuvent se nouer par l’intermédiaire d’un objet de la vie quotidienne.

Qu’est-ce qui vous a plu dans ce nouveau projet ?

Ce qui m’a convaincu à la lecture du scénario, c’est l’importance de la parole. Il y avait déjà de longues séquences parlées dans le scénario. Il est ensuite venu chercher des récits chez chacune d’entre nous. Le résultat est un montage de plein d’histoires qu’il a entendues ou inventées. Cela correspond à un moment de sa vie où il s’est beaucoup intéressé à ces récits de femmes.

Comme l’héroïne de La Fille de nulle part, un film que j’aime beaucoup, le personnage de Suzy que j’interprète est une âme perdue sans valise, sans aucune provenance, qui va être accueillie par d’autres femmes. Je trouve que le film accueille. Il montre des femmes qui s’accueillent entre elles sans aucune forme de rivalité. C’est une situation que je n’avais jamais vue au cinéma auparavant.

Comment définiriez-vous Que le diable nous emporte ?

Je ne sais pas si c’est un film testamentaire. C’est un film où Jean-Claude visite une nouvelle fois plusieurs thèmes ou motifs de ses films précédents, mais de manière positive, comme la dame blanche fantomatique qui apparaissait déjà dans De bruit et de fureur. Jean-Claude a une lecture très personnelle de la psychanalyse. La sublimation est très littérale chez lui, cela se passe dans les étoiles.

Si le film est plus optimiste, cela tient à la manière dont nous avons travaillé ensemble. C’est un film fait sur mesure.

Comment travaille Jean-Claude Brisseau ?

Jean-Claude Brisseau fait très peu de prises. Il n’y a pas beaucoup de répétitions. Il s’est débarrassé très vite des scènes érotiques qui étaient plus présentes dans ses films précédents pour s’intéresser à autre chose. Dans Que le diable nous emporte c’est la parole qui est chorégraphiée, pas les corps.

Ça a été un tournage assez serein. Il s’est beaucoup servi de la complicité qui existait entre Fabienne Babe, Anna Sigalevitch et moi. J’ai longtemps hésité à accepter le rôle et j’ai fini par dire oui parce qu’il y avait Anna. Je ne comprenais pas pourquoi il ne voulait pas choisir une actrice célèbre ou plus expérimentée. Il veut tourner vite. Il faudrait analyser ce que ce « vite » veut dire. Cela ne l’intéresse pas d’embaucher une plus grosse équipe ou une actrice plus connue. Au départ lorsqu’il m’a proposé de jouer dans le film, je n’ai pas sauté au plafond même si j’étais très flattée. Beaucoup de gens lui conseillaient d’embaucher une actrice connue et j’étais plutôt d’accord. Puis il est revenu me chercher.

Il a envie de travailler avec des gens qu’il aime bien. Nos rencontres, lui avec chacune d’entre nous, ont été tellement constitutives du projet, que cela aurait été trahir le film que de ne pas le faire avec celles qui l’avaient motivé. Il avait déjà l’idée de travailler avec Anna et Fabienne, et je suis arrivée plus tard.

Les petites équipes lui conviennent très bien. Il n’y avait que trois ou quatre personnes derrière la caméra. C’était très agréable. Nous avons beaucoup tourné chez lui. C’est un film qui accueille une histoire et des personnages dans le propre appartement du réalisateur, qui sert de catalyseur.

Avez-vous beaucoup parlé du personnage de Suzy ?

Non, il ne veut pas faire de psychologie. Il y a eu des répétitions, mais il voulait préserver une certaine fragilité dans mon jeu. Pendant le tournage il ne cherche pas la justesse du ton, mais la cohérence entre le visage et l’histoire qu’il porte, et les mots qui sont dits. Cela n’a rien à voir avec le naturalisme. Jean-Claude est monteur. Il avait le montage en tête quand il tournait et donc tout allait très vite. Je serais curieuse de savoir comment il a fabriqué ses personnages. Il y a des itinéraires et des figures récurrents dans ses films. Il y a de grandes connivences formelles entre ses films et sa cinéphilie, avec sa boulimie de classiques hollywoodiens.

Lors de la préparation de Que le diable nous emporte, il nous parlait d’Alfred Hitchcock, mais il nous a aussi montré ses propres films. Par exemple il nous demandait d’analyser des scènes de Choses secrètes. Cela nous a beaucoup servi. Choses secrètes est un film qui rassemble pour lui beaucoup de choses de son répertoire de cinéaste. D’ailleurs Fabrice Deville (Olivier) jouait déjà dans Choses secrètes.

Est-ce que ce film vous a donné envie de poursuivre une carrière d’actrice ?

Oui ! J’ai fait le Conservatoire à Grenoble et j’ai joué dans des petites choses, mais le jeu n’était pas une vocation pour moi. J’ai pourtant pris un grand plaisir à faire ce film. J’ai beaucoup aimé l’expérience et je suis même restée sur ma faim. J’adorais quand Jean-Claude me disait que la prise n’était pas bonne et qu’il fallait la refaire, car j’avais envie de trouver d’autres pistes de jeu, de proposer des choses moins collées au scénario. Je ne pensais pas que j’aimerais autant jouer. Cela m’a appris beaucoup de choses sur la direction et la non direction d’acteurs. Cela avait aussi ses avantages que Jean-Claude soit autant en retrait sur le plateau. Nous arrivions sur le tournage, donc chez lui, vers midi. Avant le début des prises de vue il avait besoin de rester seul dans les pièces vides, pour observer un décor de cinéma. Mais on ne pouvait pas non plus s’empêcher de voir Jean-Claude assis dans son salon ! Il était toujours très concentré, et c’est pour cela que l’équipe réduite lui convient, car il donne très peu de consignes. Je le vois mal diriger une équipe de vingt personnes. Il ne voulait même pas d’assistant. Son regard est suffisamment précis pour ne pas avoir besoin de beaucoup parler. Je crois qu’il rêve d’un film qu’il pourrait faire seul, avec une caméra embarquée.

Propos recueillis le 16 octobre 2017.

Que le diable nous emporte sortira mercredi 10 janvier 2018, distribué par Les Acacias.

Isabelle Prim dans Que le diable nous emporte © Les Acacias

Isabelle Prim dans Que le diable nous emporte © Les Acacias

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Catégories : Actualités · Rencontres

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