Olivier Père

Le Sixième Sens de Michael Mann

C’est sans doute le plus inconfortable (et peut-être le meilleur) des films de tueurs en série. Michael Mann se lance avec beaucoup de fièvre et de talent dans les vertiges du thriller high-tech. Davantage qu’un manifeste esthétique, ce film est une aberration fascinante, un « sens interdit ».

Attention à ne pas confondre ce « sixième sens » millésime 1986 avec celui de Shyamalan et Bruce Willis. Le titre original est Manhunter, d’après le roman Dragon rouge de Thomas Harris soumis en 2002 à une nouvelle version plus commerciale et plus conforme aux souhaits du producteur Dino de Laurentiis, déjà aux manettes du projet tordu de Michael Mann. C’est sous le titre Manhunter que l’éditeur ESC propose le film de Mann dans un coffret incontournable, avec de nombreux compléments de qualité et un livre de Marc Toullec qui revient sur la carrière du cinéaste, pour le petit et le grand écran. Cette édition collector permet de tout savoir – ou presque – sur la genèse et les coulisses du troisième long métrage de Mann pour le cinéma, grâce à des interventions de William Petersen, Joan Allen ou Dante Spinotti, le directeur de la photographie très inspiré du Sixième Sens. Revoir le film en Blu-ray dans une version restaurée procure un émerveillement aussi fort, sinon supérieur, à sa découverte en salles au mitan des années 80. Le film demeure un sommet visuel de cette décennie. Accusé à l’époque de sacrifier à l’esthétique MTV, Mann signe un film à la sophistication beaucoup plus complexe, en phase avec la noirceur vertigineuse de son histoire.

Le Sixième Sens est emblématique du style de Michael Mann, transfuge de la télé qui a transformé ses premiers longs métrages de cinéma en laboratoires visuels et sonores, avec une prédilection bizarre pour les lumières électriques, les couleurs fluorescentes et les musiques planantes. Mann opère un curieux mélange d’artifices empruntés à la télévision, au clip et à la publicité et d’autres en provenance directe de l’art contemporain et de la modernité européenne. La recherche systématique de l’esthétisme débouche sur une déréalisation du moindre plan, et une discussion dans un supermarché entre un père et son fils se transforme en œuvre d’art hyperréaliste. Mann est un technicien perfectionniste mais c’est aussi un connaisseur de peinture, de photographie, d’architecture. Son érudition artistique se double d’une curiosité pour les technologies nouvelles, ce qui lui permet d’inventer des scènes stupéfiantes d’action ou d’ambiances nocturnes. Au-delà de l’obsession formelle, de quoi parle ce Sixième Sens ? Le récit s’articule autour du thème de l’identification du flic avec l’assassin qu’il traque. Cette déviance pathologique, déjà illustrée par plusieurs films « borderline » (Cruising, The Element of Crime, La Corde raide) est devenue ici une méthode de travail particulièrement dangereuse pour le héros, agent du FBI qui risque à chaque nouvelle enquête sa vie mais aussi sa santé mentale. Le héros du Sixième Sens se projette dans la tête d’un tueur en série afin de comprendre ses motivations et d’anticiper ses prochains mouvements. Cette sensation de vertige provoquée par la proximité du Mal est rendue palpable par la mise en scène de Michael Mann. C’est, après le cuisant échec de La Forteresse noire, étrange et fumeuse tentative d’horreur post gothique, le véritable film monstre du cinéaste, qui explore sans filet des territoires psychiques et visuels dangereux, ouvrant la voie aux plus fortunés (question succès critiques et publics) Seven et Le Silence des agneaux, qui donnera la vedette au personnage d’Hannibal Lecter, ici en « guest star » pour sa première apparition cinématographique (sous le nom de Lecktor). C’est l’Ecossais Brian Cox qui prête ses traits au génie du crime amateur de chair humaine, alors que Mann souhaitait confier le rôle au cinéaste William Friedkin. Le même Friedkin qui accusera Le Sixième Sens d’avoir tout piqué à son Police fédérale, Los Angeles, tourné quelques mois plus tôt et autre thriller emblématique des mid 80’s, à commencer par son comédien principal William Petersen, remarquable dans les deux films.

Le Sixième Sens de Michael Mann

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