Olivier Père

Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz

ARTE diffuse Le Reptile (There Was a Crocked Man…, 1970) dimanche 17 décembre à 20h55 pour inaugurer un cycle de trois films consacré à Joseph L. Mankiewicz. L’avant-dernier long métrage de Mankiewicz reste une curiosité à plus d’un titre dans la longue carrière du réalisateur à Hollywood. D’abord c’est un western, genre que Mankiewicz aborde pour la première et unique fois. Les grands espaces et les aventures viriles ne semblaient pas être destinés à cet auteur urbain et cultivé habitués aux études de mœurs, aux drames psychologiques et aux adaptations d’œuvres littéraires. Il n’y a quasiment pas de femmes dans Le Reptile, qui se déroule presque entièrement dans un pénitencier. Les séquences inaugurales laissent apparaître de brefs personnages féminins, qui furent réduits au montage. Le Reptile possède également l’autre particularité de pas avoir été écrit par Mankiewicz, ce qui peut surprendre de la part d’un des rares véritables auteurs complets – et intellectuels – de Hollywood, qui fut souvent à l’origine de ses films, en tant que scénariste et producteur. Les films précédents de Mankiewicz avaient été des échecs commerciaux et Le Reptile est clairement une commande qui aurait pu permettre au réalisateur à revenir sur le devant de la scène, grâce à un projet dans l’air du temps. Les auteurs du scénario sont Robert Benton et David Newman, qui venaient de triompher l’année précédente avec Bonnie and Clyde de Arthur Penn et représentaient au début des années 70 un nouveau souffle moderniste dans le cinéma américain. S’il n’en a pas écrit une ligne, on peut comprendre ce qui a séduit Mankiewicz dans le scénario du duo de jeunes scénaristes. Il s’agit d’une histoire de trahison et de double jeu, d’un duel psychologique entre deux hommes que tout oppose, où le mensonge et la dissimulation, mais aussi l’histrionisme théâtral tiennent une place essentielle. Le Reptile est un anti western qui ne montre aucun personnage réellement positif, et dont le prétendu héros, interprété par Kirk Douglas, est le pire de tous. Apparemment sympathique et séduisant, cet escroc n’hésite pas à organiser une mutinerie puis à tuer ou faire tuer ses complices pour rester le seul bénéficiaire du trésor qu’il a caché dans le désert. Monument de cynisme et de misanthropie, Le Reptile malmène les codes du western classique, notamment dans sa description de personnages ouvertement homosexuels, comme ce vieux couple d’arnaqueurs ou ce gardien sadique qui fouette un jeune détenu ayant repoussé ses avances. Le Reptile est un film très représentatif du relâchement moral mais aussi formel qui régnait dans le cinéma hollywoodien de l’époque, qui cherchait maladroitement à rendre compte de l’évolution des mœurs dans la société américaine. Le shérif puritain incarné par Henry Fonda symbolise l’ancien monde réfractaire aux changements, aux personnages sans loi ni morale et au chaos décadent mis en scène dans le film. Si Le Reptile dénote dans l’œuvre de Mankiewicz, on y retrouve l’importance des mots et la parole, centrale chez l’auteur de Chaines conjugales. Ce sont les talents d’orateur de Paris Pitman (Kirk Douglas) et ses ruses machiavéliques davantage que sa force physique ou sa dextérité dans le maniement des armes qui lui permettent d’assurer sa survie dans l’ouest sauvage et d’exercer son autorité sur les autres prisonniers. Les joutes verbales entre Pitman et Lopeman (Henry Fonda) sont les moments du film où l’on reconnaît vraiment la patte de Mankiewicz, cinéaste de l’intelligence et du brio.

Kirk Douglas et Henry Fonda dans Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz

Kirk Douglas et Henry Fonda dans Le Reptile de Joseph L. Mankiewicz

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4 commentaires

  1. Teo Palacios dit :

    Beaucoup de blabla pour décrire une sombre m… qui « ne malmène pas les codes » mais heurte plutôt l’intelligence du spectateur, intrigué jusqu’à la fin par l’inanité des dialogues et l’absurdité des situations. Arte tombe dans le snobisme cinéphile avec la notation trois étoiles d’un malheureux navet. Qui dira un jour que « le roi est nu » ?

    • olivierpere dit :

      ARTE ne note pas les films qu’elle diffuse, c’est à la presse TV de le faire, si elle le souhaite.

    • ballantrae dit :

      Une sombre m… There was a crooked man??? Nous n’avons pas vu le même film et le film ne semble ni vain ni absurde ou alors l’absurde est intégré dans l’enchaînement des coups du sort mais c’est un topos du cinéma de genre qu’on soit dans le polar ou le western.
      En revanche, il met en scène des personnages cyniques assez sensibles à l’ironie y compris lorsqu’elle se retourne contre eux.
      Mankiewicz aime mettre en scène la manipulation et les manipulateurs comme l’attestent Eve, Letter to 3 wives, Barefoot contessa, Guépier pour 3 abeilles ou encore le génial Limier.
      Montrer qu’un personnage malin et brillant utilise la naiveté de la masse, avoir un plan derrière la tête à tout moment, réussir à imposer les plus grosses ficelles dans la mise en scène de sa bonne volonté de faire le bien commun n’est non seulement pas absurde mais totalement d’actualité .
      Situer le tout dans une prison durant un long moment est habile car le très humain directeur de prison est joué par H Fonda, l’acteur par excellence destiné à jouer les progressistes via le cinéma de Ford.Et K Douglas est le mauvais garçon sympathique assez fréquemment pour qu’on croit à cette part de sa palette ( cf L’homme qui n’a pas d’étoile de Vidor) avant de voir que son égoisme est sans limites.
      Vous avez raiosn de souligner que c’est un western « terminal » quoiq’Hollywoodien car il a pris la mesure des apports de Leone et de Peckinpah sans complètement évacuer certains aspects du classicisme hollywoodien des 60′-70′. Je le comparerai aussi à certains Aldrich ou au totalement génial Play dirty d’A de Toth, film de guerre dur, traversé par des héros cyniques qui parvient aussi à montrer ouvertement un couple homosexuel étonnant.
      Bravo Olivier de diffuser 3 Mankiewicz très différents dont deux moins connus qu’All about Eve. C’est un immense cinéaste dont j’ai pu revoir récemment le décidément démesuré Soudain l’étét dernier.

  2. Millet dit :

    Voilà un bien sombre commentaire pour un grand film et de grands acteurs. Je ne vous suis pas du tout dans votre appréciation. Je pense que beaucoup de spectateurs se sont délecté à la projection de ce film
    impertinent et jouissif.

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