Olivier Père

Timbuktu : rencontre avec Abderrahmane Sissako

ARTE diffuse Timbuktu (2013) de Abderrahmane Sissako mercredi 24 mai à 20h50, pour la première fois en clair. Le film sera également disponible en télévision de rattrapage sur ARTE+7 pendant sept jours. Voici une rencontre avec le réalisateur enregistrée lors d’une avant-première de son film.

Timbuktu de Abderrahmane Sissako a connu une genèse particulière. Conçu au départ comme un essai documentaire sur la poussée du fondamentalisme islamique dans la région de Tombouctou au Mali, inspiré par l’histoire vraie d’un couple non marié lapidé par les extrémistes qui avait choqué le réalisateur, le projet est devenu durant son écriture et son processus de création un film de fiction, sur les mêmes thèmes. Avec la volonté de prendre ses distances avec le témoignage filmé accablant, Sissako signe avant tout un grand film de cinéma, en prise directe avec la situation politique, mais capable de toutes les libertés et d’une licence poétique qui n’est pas non plus celle des contes immémoriaux auxquels nous a habitué le cinéma africain.

Le film raconte l’histoire de Tombouctou pris en otage par une troupe de jihadistes qui impose sa loi par la violence et l’intimidation à une population musulmane déjà respectueuse des préceptes du Coran et qui refuse de s’incliner, adoptant une résistance plus ou moins passive. Sissako montre les extrémistes religieux comme un assortiment hétéroclite de bras cassés, de fanatiques, de types plus ou moins bornés, sincères ou pétris de contradiction, issus d’horizons divers – souvent incapables de se comprendre entre eux car ils ne parlent même pas la même langue et parfois fort mal l’arabe. Cette absence de manichéisme permet de doter les jihadistes d’un visage, d’en faire des personnages de cinéma et pas seulement une masse anonyme, silencieuse et masquée. Leurs commandements peuvent provoquer le rire ou être tournés en dérision par la population, réticente à l’idée de ne plus pouvoir fumer, faire de la musique ou jouer au foot, tandis que les femmes crient leur colère quand on les oblige à porter des gants et des chaussettes dans la rue. L’une des scènes les plus belles et étonnantes du film montre des jeunes jouant au foot sans ballon, pour déjouer la surveillance et les brimades des rondes de Jihadistes. Mais la bêtise et l’absurdité n’ont pas que des conséquences comiques, et Sissako n’occulte rien des châtiments et condamnations à mort – terrible scène de lapidation, point de départ du projet et revient comme un cauchemar à l’intérieur du film – jusqu’à l’issue tragique et bouleversante. Sissako confirme sa position phare de plus grand cinéaste africain, mais surtout de grand cinéaste tout court, avec cette façon très émouvante de capter la beauté là où elle se trouve, dans les visages d’hommes, de femmes et d’enfants, les moments de bonheur et la nature dans toute sa sérénité, insensible à la folie humaine.

Timbuktu

Timbuktu de Abderrahmane Sissako

 

Catégories : Coproductions · Rencontres · Sur ARTE

3 commentaires

  1. Agathe dit :

    Agathe – Lycée Arnaut Daniel de Ribérac – 2nd option cinéma

    Timbuktu d’Abderrahmane Sissako est une œuvre filmique poignante, dénonçant un dur aspect de la réalité. C’est en effet un résultat d’une grande qualité à tous points de vue qui nous est présenté, permettant de porter des idées claires, des intentions fortes, des valeurs sincères.

    Cette œuvre propose tout d’abord un visuel époustouflant. La beauté des images épurées met à l’honneur la grandeur et la puissance de la nature, sans omettre sa simplicité. Le décor pauvre et délabré est accentué grâce au paysage aride qui l’entoure et l’isole du reste du monde. L’immensité du désert s’accompagne de tons chauds. Il donne à la fiction un aspect de mirage, notamment avec la poussière du sol, oscillant entre le rêve et le cauchemar.

    La lumière y joue un rôle fondamental. Le soleil dégage une luminosité intense mais on note que la lune émet des rayons très clairs, ce qui confère à la nuit une ambiance magique voire dérangeante. Un effet, cette période de la journée est à la fois au cœur des rébellions mais aussi des interventions violentes. La lumière nocturne produite par les motards djihadistes lors des arrestations est artificielle mais surtout aveuglante ; on peut clairement y voir une métaphore de la situation. De plus, l’éclairage dirigé sur les visages amène généralement une dimension divine. Cependant, la lumière va de paire avec l’ombre. Cette utilisation contrastée est très intéressante puisqu’on se sert de la clarté pour aborder un sujet des plus sombres.

    La colorimétrie participe aussi à l’ambiance générale du film. Comme le décor est globalement neutre, les personnages portent des vêtements plutôt colorés pour être mis en valeur. On remarque ainsi l’opposition avec la noirceur du drapeau extrémiste flottant au début tout comme à la fin de l’œuvre. Bien sûr, le sujet transparaît par exemple avec la mixité des couleurs de peau au sein des différents groupes ; de cette manière, le cinéaste nous propose de nous défaire des amalgames liés à des origines particulières par un message de tolérance et de respect mutuel. Lors d’une scène sur le lac, le reflet dans l’eau avec la lumière du soleil couchant, produit des sortes d’ombres chinoises au ton sépia. D’un côté, on peut imaginer qu’il existe en réalité une double vision des événements, et d’une autre, les personnages semblent faire partie d’un théâtre de l’humanité dont nous sommes spectateurs.

    Au niveau de la structure des plans, on voit tout le temps dans le village les murs derrière les personnages. Cela transforme l’espace de vie commune en une forteresse prisonnière. L’omniprésence d’armes militaires est encore plus mis en avant puisqu’elles se retrouvent la plupart du temps au centre des plans ; la violence est un sujet au cœur de Timbuktu.

    Les mouvements de caméra fluides qui accompagnent l’action et le point de vue parfois en plongée imitent une vision céleste étrange et peu rassurante. Les cadres serrés permettent de s’immiscer dans l’intimité des personnages et les cadres plus larges insistent sur leur vulnérabilité. Tout cela nous permet d’approcher au plus près de leur condition.

    L’aspect sonore n’est bien évidemment pas négligé. L’introduction marque les esprits par son début silencieux bercé par le vent, contrastant avec le bruit perçant des balles. Vers la fin du film, le cri des chameaux ressemble à des plaintes douloureuses ou des pleurs d’enfant. Tout est mis en œuvre pour transmettre l’horreur inimaginable d’une existence dans ces conditions. Ainsi, la régularité des coups (fouet et lapidation) imite un battement de cœur qui traverse l’écran pour s’introduire dans notre poitrine et nous remuer jusqu’aux entrailles : la terreur et la douleur sont attachées à la vie des habitants.

    Ajoutée aux bruits de la nature, la musique, in et off, est jouée par des instruments caractéristiques de la zone dans laquelle se déroule l’action, ce qui la rend d’autant plus intense. Elle est simple mais émouvante, aussi parce qu’elle représente dans l’histoire un symbole fort de résistance et de liberté.

    Globalement, le silence pesant rend important et lourd de conséquences le discours des personnages. Associé à des sonorités marquantes, la mise en avant des paroles est réussie. Par exemple, la voix dictant les interdictions se retrouve déshumanisée grâce au timbre

    métallique du microphone qui lui permet de se faire entendre ; cela convient parfaitement au message qu’elle transmet. Le fait d’avoir conservé la langue maternelle de chacun des personnages (traduite par sous-titre) confère une sorte d’authenticité et de réalisme au récit. D’une certaine manière, l’incompréhension mutuelle entre les différents langages traduit une incompréhension plus large entre différentes pensées.

    Tous ces choix intelligents et cohérents transforment le film en véritable chef d’œuvre, truffé de symboles nombreux et forts. Si on s’intéresse plus en détail au message qu’il véhicule, on se rend compte que le cinéaste engagé nous délivre une véritable alerte sur notre monde d’aujourd’hui.

    Cette œuvre porte une dimension documentaire même s’il s’agit d’une fiction. En revanche, les deux genres se complètent de manière intelligente ; la fiction renforce le dynamisme et l’aspect documentaire apporte un supplément de crédibilité.

    Les grands traits de ce film sont très clairs : l’oppression et la résistance. La première se marque par l’entretien de la peur, une tension palpable et une surveillance sans répit. Elle bouscule sans ménagement des valeurs et des principes qui sont notamment inscrits dans nos pays occidentaux, véritables sources revendiquées de liberté, de tolérance, d’égalité et de justice. Alors qu’on nous vend au début l’idéologie extrémiste comme un remède médical, aux effets d’endormissement inconscient, on nous balance de plein fouet face à ses réelles conséquences : interdictions absurdes, mariages arrangés, rôle de femme soumise, corruption à grande échelle, justice arbitraire, punitions inhumaines voire mort en public … Impossible de ne pas s’éveiller pour de bon.

    Bien sûr, les questions autour de la religion musulmane sont abordées. On voit clairement dans le film que la vision « de base » d’application de celle-ci est totalement pacifiste alors que la vision djihadiste ne la respecte pas du tout et s’impose par la force. Ici, les paroles du prophète sont clairement utilisées et détournées pour rendre légaux des actes selon une certaine « loi de Dieu », qui n’est que violence.

    Par la convergence entre la vie de différents personnages dans des situations variées, il nous est offert à la fois une réflexion sur l’idéologie du fondamentalisme islamiste jusqu’à une remise en question sérieuse, mais aussi un espoir plus fort que l’oppression, qui subsiste grâce à une résistance active et des générations confiantes en celles futures pour notre avenir commun.

    Ainsi, durant le quotidien, la force des habitants réside dans une part de mystère, comme un apaisement mutuel et un bonheur commun par la musique et le foot qui sont d’une manière leur porte de secours à l’intérieur de la cité bien gardée.

    Un autre thème tourne autour de la jeunesse et de l’espoir qu’elle porte. Le regard innocent des enfants dans Timbuktu est central puisqu’ils représentent l’avenir. Leur construction se fait donc dans un cadre plutôt délicat et même s’ils sont fragiles, ils sont sources de poésie, de bienveillance voire de sagesse.

    Il est explicité durant le film que le régime extrémiste « ne recherche pas la mort mais l’exténuement des peuples ». Soyons ceux, aux côtés de Toya, qui marchent, qui courent et qui s’élancent vers le futur sans crainte de l’essoufflement, quite à se relayer et prendre la main d’autres pour irriguer nos cœurs de courage face à la terreur, pour défendre nos droits, pour défendre nos valeurs, pour défendre notre liberté de vivre.

  2. Rachel dit :

    Rachel- Lycée Arnaut Daniel de Ribérac – Option cinéma

    Timbuktu dénonce crûment la spirale de violence dans laquel vievent certaines régions Africaines touchées par l’integrisme islamiste.
    Je trouve la scène d’ouverture très intéressante d’un point de vue symbolique: en effet les extrêmistes, armés plus que nécessaire traquent un gibier, ce qui pourrait s’apparenter à une métaphore des victimes de l’intégrisme, qui au final comme le gibier perdent le combat.

    La dénonciation de cette religion intégriste est bien sûr au coeur du sujet durant l’intégralité du film, mais la scène que je qualifierais de vraiment poignante est celle où les jeunes, interdits de jouer au football, pratiquent l’activité sans ballon: cette séquence démontre parfaitement l’absurdité de la situation.
    D’ailleurs cette absurdité est évoquée de façon surprenante lors de la scène où musulmans et intégristes échangent leurs point de vues respectifs, dans le calme, en essayant de comprendre l’autre, en vain …

    Mis à part le symbolisme, la qualité visuelle est également de très belle qualité. Les paysages et les plans sont harmonieux et reflètent souvent l’idée évoquée au moment présent.
    Le réalisateur a fait preuve à la fois de simplicité et d’originalité, ce qui a malheuresement parfois dépu, notamment au niveau du dialogue, qui est assez pauvre dans le film, mais cela était bien-sûr volontaire; pour peut-être amener le spectateur à réflechir et à être scandalisé de certaines situations sans forcement être explicite.

    Personnellement, le fait de suivre des personnages éloignés du village me donnait l’impression de survoler l’histoire sans réellement m’y impliquer, mais Timbuktu est un film qui donne à réflechir et auquel il faut s’interesser.

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