Olivier Père

Tip Top : rencontre avec Serge Bozon

ARTE diffuse lundi 22 mai à 23h10 Tip Top (2013) de Serge Bozon, avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain et François Damiens (photo en tête de texte) dans les rôles principaux. Le film sera également disponible en télévision de rattrapage sur ARTE+7 pendant sept jours.

Voici un entretien avec Serge Bozon réalisé à Cannes à l’occasion de la présentation de son film.

Dans une ville de province deux inspectrices de la police des polices mènent l’enquête sur la mort d’un indicateur d’origine algérienne. Bozon applique la méthode employée par Godard bien avant lui : prendre comme prétexte un roman policier pour parler de tout autre chose. Oui mais de quoi ? Aussi différents qu’ils soient l’un de l’autre, c’est peut-être dans le titre du précédent – et remarquable – long métrage de Bozon qu’il faut trouver la réponse : La France. Certes Tip Top est aussi l’histoire d’un couple mal assorti de deux femmes policières dont les mœurs privés provoquent des interférences dans leur vie professionnelle : l’une frappe (adepte des relations sadomasochistes avec son mari), l’autre matte. Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain s’en donnent à cœur joie en duettistes comiques, dans des registres rarement empruntés, ni par elles ni par personne. En flic aux méthodes douteuses François Damiens démontre une nouvelle fois qu’il est un acteur génial dont la folie naturelle ne demande qu’à être mise en scène. Humour absurde mais qui avance secrètement, goût du complot et de l’énigme, de la sécheresse du trait et de la vitesse de l’expression, et surtout refus de tout (la liste serait trop longue à énoncer) ce qui constitue aujourd’hui l’attirail séducteur du cinéma d’auteur français et international. Voici en quelques mots la recette du cinéma de Serge Bozon, qui dit non à beaucoup de choses et se souvient de plus de choses encore, avec le souci d’inventer autre chose, fondamentalement original. Ni citationnel, ni référentiel, Tip Top porte pourtant en lui la mémoire d’une contre histoire du cinéma, véritable rejeton de la programmation qu’avait consacré Bozon à ses cinéastes français préférés lors d’une carte blanche au Centre Pompidou, hors des sentiers battus. La France donc, ses auteurs antinaturalistes (Chabrol, Mocky principalement) et ses grands sujets souterrains comme l’immigration et l’intégration nourrissent Tip Top, sans que le film ne prétende jamais être politique. L’autre pôle du film, c’est un certain cinéma américain classique, fondé sur les genres hollywoodiens et la suprématie de la mise en scène, invisible et pourtant omniprésente. Tip Top aurait pu s’appeler Deux Rouquines dans la bagarre, et pas seulement à cause de la couleur des cheveux d’Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain. C’est le panache ou le dandysme de Bozon de penser qu’il maintient en vie la flamme d’un cinéma débarrassé de son aura pseudo culturelle, qui pourrait avoir la valeur d’une série B des années 50 ou d’un film du samedi soir des années 70. Cinéma à prétention populaire déserté par le peuple, mais qui parle encore du peuple. Avant le peuple allait voir des grands films, aujourd’hui des bons films (grands et petits) s’interrogent sur le peuple, le représentent parfois. Bozon, Godard encore et toujours, quelques autres.

Isabelle Huppert dans Tip Top de Serge Bozon
© Ricardo Vaz Palma

Entretien avec Serge Bozon

Tandis que certains réclament plus de poésie ou de lyrisme au cinéma (d’auteur) français, tu fais en sorte – je te cite – de « sortir du culturel-littéraire-mélancolique-contemplatif-poétisant. » Tip Top n’est pas pour autant un film « prosaïque-social-naturaliste. » La collision entre les films de Mocky-Chabrol des années 70-90 et ceux de Jacques Tourneur des années 40-50, de la province française et du cinéma hollywoodien, cela correspond à la fabrique d’un nouveau cinéma vraiment excentrique contre « l’humour décalé » qui sévit au cinéma et à la télévision ?

C’est dur de répondre. Quand je fais un film, c’est sans idée cinéphilico-théorique de ce genre. Concrètement, tout vient du livre de Bill James qu’Axelle Ropert (coscénariste du film, ndr.) m’a passé. J’ai aimé son humour abrupt, sa violence, son inquiétude latente, je n’ai pas aimé son cynisme, sa noirceur facile, etc., ensuite on a cherché comment aller dans le sens de ce qui nous semblait fort dans le livre, comme dans n’importe quel processus d’adaptation d’un bouquin. Creuser un certain sujet, qui nous semblait contemporain. Et peu à peu, au fil de multiples décisions concrètes (quel costume pour telle scène, quel décor pour telle autre, quelle place de la caméra pour telle réplique, etc.), le film a trouvé une certaine forme. C’est peut-être prétentieux, mais on espère toujours que la forme trouvée aura quelque chose de neuf. Pour moi, en tout cas, elle l’était, car le film est très différent de mes précédents. D’un point de vue critique, on peut faire le lien que tu dis, disons les deux M (Mocky/Mac Mahon), mais c’est comme un lien secret ou paradoxal, car les films que tu cites, des deux côtés (années 40-50 et années 70-80), sont beaucoup plus linéaires et homogènes, moins éclatés et abrupts, que le mien. J’espère que mon film est quelque chose de vraiment nouveau. Je n’en suis pas sûr. Disons que le rapport entre les deux M, c’est une certaine frontalité qui n’enrobe rien, ni dans l’humour (Mocky), ni dans la mise en scène (Tourneur), un sentiment d’économie si profond qu’on touche à une certaine précarité, à une certaine hantise même, de l’existence. L’inverse des rouleaux compresseurs formels, dispendieux et pyrotechniques, d’un certain cinéma lyrique contemporain. Chercher toujours à aller à l’os, cet os à ronger qui reste coincé à travers la gorge, pas parce qu’il est décalé mais parce qu’il est impossible à avaler! Un truc mi-grotesque mi-douloureux qui fait « gloups » quand on rigole. Pour être plus concret, et parler de machinerie, c’est le refus du travelling caressant au profit du panoramique ultra-sec, qui est le mouvement de caméra par excellence de Tip Top, comme une claque rythmique.

Quitter la bande (d’amis, de cinéphiles) pour intégrer la famille du cinéma français (avec ses stars, ses comédiens populaires, ses genres comme la comédie et le polar) était-ce l’un des projets de Tip Top ? Guérilla à l’intérieur du système et plus dans ses marges ?

Pas consciemment. Ce que je supporte pas, c’est le confort des chapelles : cinéaste de festival, cinéaste Gaumont, acteurs art-et-essai, acteurs Besson, etc. On fait tous du cinéma parce que cela a été le premier art populaire, en un sens presque inouï. Alors il faut toujours, pour respirer, aller voir ailleurs, tenter des choses qui ont à voir avec ce peuple qui n’est plus vraiment dans les salles. Et c’est mon film le plus cher, avec un « gros casting » comme on dit, etc., oui, mais – sans frimer – j’ai aussi l’impression que c’est mon plus risqué. Par ailleurs, ce qui compte, ce n’est pas qu’un film soit risqué, c’est qu’il soit bien.

Il y a un rapport particulier à l’autre (à l’étranger) dans ton film : une drôle de façon d’appréhender – à rebours – le métissage, grand sujet sociétal contemporain. Dans Tip Top les femmes françaises sont mariées à des Arabes, les Algériens ont un fantasme d’intégration qui les pousse à dessiner des portraits de de Gaulle, Jeanne d’Arc ou Sarkozy, les Français parlent ou croient parler l’Arabe… Est-ce le grand sujet de Tip Top, est-ce le constat d’un échec illusoire ou le signe d’un désir fou d’être à la place de l’autre?

Je ne sais pas, mais là on touche au cœur du film, je crois. (Et rien de tout cela n’était dans le livre. En fait, du livre, il ne reste que les deux femmes.) L’art, c’est « l’épreuve de l’étranger », comme disait les romantiques allemands. L’étranger, c’est le peuple, ajouterait Péguy. Moi j’ajoute : l’étranger, ce sont les étrangers. Ici, les Algériens. Comme chacun sait, la France a une certaine histoire avec l’Algérie. J’ai voulu parler de cette histoire sans la connaître mieux qu’un autre. Sans me documenter sur rien. Je pense que l’idéologie documentaire (« il faut parler de ce qu’on connaît », « s’immerger avant tournage dans tel milieu », « faire un travail d’approche au long cours », etc.) empoisonne le cinéma français. Est-ce que Hawks s’est documenté sur la pêche au requin avant de faire Le Harpon rouge (Tiger Shark, 1932) ? Non. Pas une question de paresse. Il suffit de lire les pages passionnantes dans le livre de Todd McCarthy sur son projet de film de guerre au Vietnam pour lequel il avait « engagé » (par l’intermédiaire de Pierre Rissient) Pierre Schoendoerffer qui était sidéré de voir que tout ce que disait Hawks était faux (sur les armes, les uniformes, les manœuvres). Le cinéma, ce n’est pas le documentaire. Je sens comme tout le monde que la question du rapport aux Arabes est cruciale en France, aujourd’hui. Mais je n’ai pas de savoir sur la question, alors je fais une fiction dans laquelle je me jette et dans laquelle je veux les filmer au centre de cette fiction, comme quelque chose qui aimante tout. Nicolas Pariser m’a écrit le plus beau des compliments à ce sujet : « j’aime la description inattendue de la communauté algérienne du Nord loin de tout pittoresque (je me souviens que tu voulais adapter Haines (The Lawless, 1950) de Joseph Losey, je trouve qu’on y trouve une trace dans Tip Top) ». Haines est un de mes films préférés, or on sent que le cinéaste découvre vraiment la « communauté étrangère » de son film en même temps que les personnages, d’où un sentiment de présent si vibrant, le présent de la découverte au sens le plus fort. C’est la quintessence du cinéma du présent et c’est tout le contraire du cinéma documentaire.

Sandrine Kiberlain et Isabelle Huppert dans Tip Top de Serge Bozon
© Ricardo Vaz Palma

 

Catégories : Rencontres · Sur ARTE

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