Olivier Père

Comrades de Bill Douglas

ARTE diffuse Comrades (1986) de Bill Douglas mercredi 8 février à 20h55, dans le cadre de sa programmation spéciale Berlinale. Le film avait été présenté au Festival de Berlin en sélection officielle en 1987, mais il était demeuré inédit en France pendant 28 ans. Comrades ne connut qu’une diffusion extrêmement limitée, y compris dans son propre pays, la Grande-Bretagne. Un échec aussi injuste qu’inexplicable en regard de la qualité et de l’ambition de cette création cinématographique exceptionnelle. Comrades et son auteur Bill Douglas, mort prématurément en 1991 à l’âge de 57 ans auraient dû changer l’histoire du cinéma anglais, à l’instar d’un autre grand cinéaste disparu trop tôt, Alan Clarke. On se désole qu’il n’en fut rien, et que ce cinéaste sans concessions ne put tourner davantage de films, entravé par de nombreuses difficultés professionnelles, mais il suffit de découvrir maintenant Comrades pour ne plus jamais l’oublier et voir son appréhension du cinéma britannique totalement chamboulée.

Comrades s’inspire d’une histoire vraie, terrible et édifiante, symbole des combats sociaux menés par les paysans et les ouvriers au XIXème siècle. Grande-Bretagne, Dorset, 1834. George Loveless et ses amis, laboureurs à Tolpuddle, sont de plus en plus exploités par les propriétaires terriens, avec la complicité du clergé. Ils s’organisent pour revendiquer des hausses de salaires, et créent en secret la Société Amicale des Laboureurs. Dénoncés par un propriétaire, six d’entre eux sont condamnés à la déportation en Australie. Devenus très populaires et hérauts d’une classe de plus en plus pauvre, ils deviennent les « martyrs de Tolpuddle ».

Gigantesque épopée à la gloire de la résistance et de l’honneur de ces paysans précurseurs des premières luttes syndicales et de la reconnaissance du prolétariat en Grande-Bretagne, mais surtout hymne universel à la liberté et à la solidarité, Comrades est l’antithèse, malgré son sujet historique, d’une fresque académique. La mise en scène de Bill Douglas regorge de surprises et de rupture de tons, empruntant aussi bien à Brecht qu’à Shakespeare, avec des épisodes triviaux et même obscènes, le recours au travestissement – le film débute par des paysans déguisés en femmes détruisant des machines agricoles, beaucoup plus tard un prisonnier utilisera le même stratagème pour tenter de s’évader – tandis qu’un acteur – conteur interprète plusieurs rôles tout au long du film, qui dure 3h10, véritable torrent de drames et d’aventures humaines s’écoulant sur plusieurs années et deux continents.

L'une des nombreuses images saisissantes de Comrades

L’une des nombreuses images saisissantes de Comrades

L’histoire des « martyrs de Tolpuddle » est racontée en parallèle de l’évolution des spectacles pré-cinématographiques, Comrades débutant par l’arrivée d’un montreur d’ombres dans le village de Dorset. D’autres lanternes magiques et autres appareils photographiques feront leur apparition tout au long du récit, suggérant une association entre l’histoire du cinéma et celle des idées progressistes annonçant le XXème siècle (Bill Douglas constitua avant de mourir une des plus belles collections d’appareils de pré cinéma du Royaume-Uni.)

Douglas a également l’idée de confier les rôles des martyrs et des paysans à des acteurs inconnus tandis que les riches, membres du clergé ou de la noblesse sont confiés à un pléiade de noms et des visages fameux du cinéma britannique (de Vanessa Redgrave à James Fox, dans des apparitions aussi brèves qu’étonnantes), choix davantage politique que commercial, Bill Douglas considérant justement ces vedettes comme « les aristocrates du cinéma. »

Entre distanciation et lyrisme, Bill Douglas réalise un film à nul autre pareil qui le hisse vers des cimes de beauté, d’intelligence et d’intégrité fréquentées par Bergman, Kubrick ou Resnais, capable de nous happer dans un tourbillon émotionnel et esthétique d’une rare intensité, et de nous proposer une réflexion politique non seulement sur un épisode crucial de l’histoire d’un pays mais aussi la place et la responsabilité du cinéma. Un chef-d’œuvre.

Comrades sera également disponible en télévision de rattrapage pendant sept jours, sur ARTE+7.

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2 commentaires

  1. Marla Singer dit :

    Quel chef-d’œuvre ! On l’a attendu si longtemps ! C’est une référence en matière de cinéma social à l’anglaise, et il a inspiré de nombreux réalisateurs : http://marlasmovies.blogspo

  2. ballantrae dit :

    Un chef d’oeuvre absolu effectivement qui vient ,après la trilogie de l’enfance, confirmer l’importance d’un auteur tout à fait singulier dans son approche du cinéma.Paradoxalement, cet autodidacte a su vouloir des films aux plans très composés qui ne manquent pas de convoquer l’exemple bressonien tout autant que la pente de la rêverie des meilleurs cinéastes de l’enfance ( Erice , Tourneur, Laughton, Truffaut…).
    Sa fresque Comrades et son cinéma tout court ne me semblent pas sans descendance quand on regarde avec attention le cinéma anglais.J’en veux pour preuve trois exemples:
    – le côté savamment composé d’un cinéma à l’origine autodidacte se retrouve dans l’oeuvre de Terence Davies dont l’oeuvre est plastiquement toujours un lien entre expression de l’émotion et pensée plastique du plan comme si celle-ci était la condition sine qua non de celle-là
    – deux des films historiques de Ken Loach ( Land and freedom et Le vent se lève) rejoignent le geste politico artistique de Comrades avec leur manière de scruter l’Histoire en train de se faire avec une vitalité impressionnante comme si nous voyions les événements en train de se faire sans afféteries de reconstitution
    -Peter Watkins a aussi oeuvré dans cette voie brechtienne qui ne renonce pas à l’émotion notamment dans son génial Edvard Munch, feuilleté de temps au moins aussi impressionnant que Comrades
    Son lien avec le cinéma primitif voire avec le précinéma est absolument passionnant d’autant plus qu’il en nourrit Comrades sous la forme foraine de ces montreurs d’ombres et de lumières.Les moments de projection comme art populaire et collectif sont magiques et d’une émotion incroyable.
    Je crois que le cinéma anglais quand on y réfléchit bien est d’une vitalité incroyable malgré les dires de Truffaut et JLG qui comme on le sait le critiquaient souvent stratégiquement pour mieux valoriser Hitchcock.
    Cela nous a fait perdre de vue le génie de Powell, négliger Lean, mal mesurer l’importance du free cinema ou de la Hammer.
    Heureusement , cela ne nous empêche plus de saluer la génération qui s’est affirmée dans les 80′ ( Frears, Leigh, Greenaway, Jarman, Davies…) ou de s’émerveiller face aux mavericks merveilleux que sont les frères Quay, P strickland ou encore J Glazer.

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