Olivier Père

Double Assassinat dans la rue Morgue de Robert Florey

Le film de Robert Florey Double Assassinat dans la rue Morgue (Murders in the Rue Morgue, 1932) participe à ce courant de films post expressionnistes qui va irriguer le cinéma fantastique américain au début des années 30, sous la houlette du producteur Carl Laemmle Jr. alors à la tête des studios Universal. Un an après les titres inauguraux Dracula et Frankenstein, l’année 1932 va voir débouler sur les écrans une série remarquable de films d’épouvante fréquemment confiés à des réalisateurs européens (James Whale, Robert Florey) et photographiés par Karl Freund, également cinéaste, qui avait été le chef opérateur vedette du cinéma allemand, éclairant les chefs-d’œuvre muets de Lang, Murnau ou Wiene. Sous le haut patronage de Edgar Allan Poe, le Français Florey exilé à Hollywood recrée avec la complicité de son génial directeur de la photographie les bas-fonds parisiens du XIXème siècle, avec des jeux d’ombres et de lumière, des décors anguleux qui renvoient au caligarisme. Certaines scènes nocturnes comme un combat à mort sur un pont de Paris, sur une musique aux tonalités modernes, rappellent que Florey fut un cinéaste absolument inclassable, cultivé et éclectique, qui fréquenta aussi bien les avant-gardes et le cinéma expérimental que les plateaux des série B, puis de la télévision. Un plan très bref à la fin du film est une citation du tableau « Le Cauchemar » de Füssli. Bela Lugosi, sacrée vedette du fantastique depuis son interprétation de Dracula, incarne dans Double Assassinat dans la rue Morgue le docteur Mirakle qui enlève des jeunes filles pour leur injecter du sang de singe afin de prouver la parenté entre le primate et l’homme. Dans une fête foraine il présente aussi une attraction centrée autour du chainon manquant et des théories évolutionnistes encore sulfureuses dans le Paris du milieu du XIXème. La nouvelle de Poe marquait la première apparition du Chevalier Auguste Dupin, détective génial. Dans le film Dupin est un étudiant en médecine, dont les méthodes d’investigation pour retrouver sa fiancée annoncent celles de la police scientifique. Mirakle et Dupin sont des personnages en avance sur leur époque, mais les intuitions darwinistes du premier lui servent de prétexte à des tortures sadiques sur des jeunes femmes kidnappées dans les rues sombres de la capitale. Une scène demeurée célèbre montre une fille attachée à une croix, brutalement assassinée puis jetée dans la Seine, nouveau témoignage des excès de violence dont était capable le cinéma américain avant le code Hays. Avant King Kong, Double Assassinat dans la rue Morgue est aussi un grand film sur la bestialité, et éveille des fantasmes érotiques puissants. Le gorille de Mirakle est joué par un homme dans un costume, tandis que pour les gros plans du primate Freund et Florey insèrent des images d’un vrai chimpanzé énervé. Cela donne des (faux) raccords assez ahurissants lors des apparitions menaçantes du singe, seule véritable faute de goût dans un film qui compte, au-delà de son atmosphère de cauchemar, de nombreuses scènes d’anthologie, telle la poursuite finale sur les toits de Paris.

Double Assassinat dans la rue Morgue est disponible en combo DVD et blu-ray édité par Elephant, dans une collection qui regroupe plusieurs films fantastiques américains pré Code.

Double Assassinat dans la rue Morgue de Robert Florey

Double Assassinat dans la rue Morgue de Robert Florey

 

Catégories : Actualités

Un commentaire

  1. Marla Singer dit :

    Ah, Double Assassinat dans la rue Morgue ! Mon oncle a fait des cauchemars suite au « Fantôme de la rue Morgue », de Roy Del Ruth, sorti en 54, au point de se glisser dans le lit de ses parents pendant des semaines !
    À propos d’Edgar Poe, il est un film passé inaperçu, qui reprend ses meilleures nouvelles : http://marlasmovies.blogspo

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *