Olivier Père

Trois films de Uri Zohar

Lors de mes premiers voyages en Israël, un nom revenait comme un leitmotiv dans les conversations avec les meilleurs jeunes cinéastes du pays : Uri Zohar. Totalement inconnu ou oublié hors des frontières d’Israël, Zohar continuait d’exercer une fascination et une admiration sincères auprès des nouvelles générations de cinéphiles et de réalisateurs, un peu à la manière de Lino Brocka aux Philippines, Fassbinder en Allemagne ou Pasolini en Italie.

Aujourd’hui, après une rétrospective à la Cinémathèque française en 2012, on peut enfin découvrir son œuvre dans les salles françaises, avec une première salve de trois films.

 

Dans les années 60 et 70 Zohar fut la figure charismatique et turbulente du nouveau cinéma israélien, contemporain de toutes les nouvelles vagues européennes, américaines ou asiatiques surgies après l’onde de choc inaugurale des premiers films de Truffaut, Godard et Chabrol en France. En Israël on appela ça la « nouvelle sensibilité » et Zohar, comédien et humoriste qui avait débuté dans des films de propagande sioniste et acquit un réelle popularité grâce à ses apparitions à la télévision, en devint le principal protagoniste. Son premier long métrage Un trou dans la lune (1964) est sélectionné à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. Il est remarqué pour sa radicalité formelle et sa critique de la bureaucratie sioniste. Ce geste cinématographique inédit en Israël se poursuivra au gré d’une œuvre audacieuse qui parviendra à maintenir un lien solide avec le public en illustrant divers genres typiquement nationaux, comme le film de guerre ou la comédie.

Trois Jours et un enfant (Shlosha Yamim Veyeled, 1967, photo en tête de texte) est le plus formaliste des trois films proposés par Malavida, mais aussi le plus troublant. Le cinéaste procède par retours en arrière pour raconter la relation qui se noue entre un jeune professeur et un enfant de trois ans qui lui a été confié par ses parents de passage à Tel Aviv. La structure éclatée du récit permet de saisir à rebours le désarroi de l’homme face à cet enfant, dont il a passionnément aimé la mère dans un kibboutz. Le professeur projette sur l’enfant les sentiments complexes qu’il voue à ce premier amour, allant du désir de vengeance à l’attirance intacte malgré des années de séparation et la rencontre avec une autre femme. Ce souvenir concerne aussi l’idéal communautaire du kibboutz, dont il est revenu, désormais plongé dans une solitude et un isolement stériles. Cela l’amène à adopter un étrange comportement lors de ces trois jours de garde, entre élans déraisonnables de tendresse et négligence volontaire dangereuse pour l’enfant. A la fois sensuel et cérébral, Trois Jours et un enfant ausculte le malaise et le déchirement moral d’une génération d’Israéliens laïcs dont Zohar se fera le porte parole dans ses films.

 

Les Voyeurs (Metzizim, 1973) et Les Yeux plus gros que le ventre (Einayim G’dolot, 1974) sont les deux premiers volet de « la trilogie de la plage » qui se conclura avec Sauvez le maître-nageur en 1976.

Il s’agit de comédies sociologiques qui se penchent sur la crise du mâle israélien et se présentent comme des autobiographies à peine déguisées où Zohar interprète le rôle principal aux côtés de son acteur fétiche Arik Einstein. Zohar dresse le portrait de trentenaires immatures qui se comportent comme des adolescents, inaptes à la vie conjugale, se consumant dans la quête désordonnée du plaisir à tout prix, englués dans une spirale de mensonges et de petites lâchetés quotidiennes. Zohar adopte une forme bouillonnante en perpétuel mouvement, improvise les dialogues sur le tournage avec ses comédiens, joue avec les effets d’autofiction. Dans Les Voyeurs Zohar interprète un plagiste velléitaire complice malgré lui des infidélités de son meilleur ami, un musicien un peu minable. Dans Les Yeux plus gros que le ventre il s’attribue le rôle de Benny Forman, entraîneur d’une équipe de basket qui brûle la vie par les deux bouts, courant entre ses différentes maîtresses et ses déboires professionnels. Une chanson scande les journées de cet antihéros dont l’agitation, les angoisses et la fuite hédoniste correspondent au mode de vie de Zohar dans les années 70, happé par la frénésie des tournages et une existence dissolue. Ces deux films évoquent aussi bien les comédies italiennes pour leur description amusée mais sans concession d’une certaine couche sociale de Tel Aviv que les films de Cassavetes. Zohar n’hésite pas à glisser vers la bouffonnerie ou la franche trivialité, surtout dans sa représentation du désir, du sexe et des relations entre hommes et femmes.

Uri Zohar et Einstein dans Les Voyeurs

Uri Zohar et Arik Einstein dans Les Voyeurs

Les films de Zohar sont tous formidablement interprétés, y compris par lui-même, et ils captent à la perfection la lumière de Tel Aviv, son atmosphère énergique et son architecture si particulières, montrant aussi bien la vie dans la rue ou sur le bord de mer que dans les habitations modernes et fonctionnelles qui caractérisent la ville.

Peintre d’un Tel Aviv laïc ouvert aux plaisirs de la vie, observateur critique des bouleversements de la société israélienne, avec la remise en question des mythes sionistes, électron libre, Uri Zohar mettra un terme inattendu à sa carrière de cinéaste et d’homme public à la fin des années 70 en se tournant vers la religion. Uri Zohar est devenu un rabbin ultra-orthodoxe, aux antipodes de la liberté et des idées prônées par ses films.

Uri Zohar dans Les Yeux plus gros que le ventre

Arik Einstein et Uri Zohar dans Les Yeux plus gros que le ventre

 

 

Trois Jours et un enfant, Les Voyeurs et Les Yeux plus gros que le ventre sont distribués en salles pour la première fois en France et en version restaurée par Malavida, à partir du 26 octobre.

Catégories : Actualités

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *