Olivier Père

Poor Pretty Eddie de Richard Robinson

C’est un bien étrange film que l’éditeur Le Chat qui fume nous invite à découvrir en DVD. Ce titre nous était totalement inconnu bien qu’il jouisse d’une excellente réputation auprès de amateurs de « hicksploitation », ce filon du cinéma bis américain qui exacerbe les stéréotypes du Sud profond et d’autres régions rurales du pays avec des récits de sexe, de violence ou de tensions raciales. Le film de Richard Robinson surprend par le caractère malsain et l’extrémisme des situations décrites. Il s’agit d’une version dégénérée du style « southern gothic » fécond dans la littérature et le cinéma américain, que des cinéastes tels de Russ Meyer ou Hershell Gordon Lewis avaient déjà orientés vers le Grand-Guignol ou la bande dessinée pour adultes. Poor Pretty Eddie pousse le bouchon encore plus loin, et choisit une approche cauchemardesque et hallucinatoire, à l’instar du Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper tourné à peu près à la même période. Le film enregistre le calvaire d’une chanteuse noire séquestrée et martyrisée par un psychopathe dans un bled paumé de Georgie. Le jeune homme rêve d’une carrière à la Elvis Presley et pense que l’arrivée de cette vedette, échouée dans son garage à la suite d’une panne de voiture, va lui offrir l’opportunité d’échapper à son existence minable.

Shelley Winters dans Poor Pretty Eddie

Shelley Winters dans Poor Pretty Eddie

Eddie est l’amant de Bertha, une vieille actrice déchue et alcoolique qui vit recluse dans cette campagne perdue et veille jalousement sur le garçon aux pulsions incontrôlables. Bertha est interprétée par Shelley Winters, qui ne ressemblait plus dans les années 70 à la blonde sexy engagée par la Columbia en 1943 pour concurrencer Lana Turner. La séquence où la caméra s’attarde sur des photos de sa jeunesse accrochées au mur de sa chambre est particulièrement cruelle. On se surprend à penser à cette scène de Pépé le Moko dans laquelle Fréhel écoutait l’une de ses chansons. Le passage du temps s’inscrit dans des plans où se télescopent passé et présent, biographie du personnage et celle de l’actrice qui l’interprète. Shelley Winters apparut grossie et enlaidie dans de nombreux films à partir du début des années 70. Elle en profita pour jouer avec délectation des personnages monstrueux ou pathétiques, parfois dans des films d’exploitation d’un goût douteux. Poor Little Eddie constitue sans doute le nadir de sa carrière. Il n’empêche qu’elle y est géniale, entourée d’autres acteurs sudistes formidables mais bien attaqués comme Slim Pickens en shérif vicelard, Michael Christian, Ted Cassidy ou Dub Taylor. Richard Robinson était un authentique redneck qui avait au préalable réalisé des films pornographiques et des westerns de série Z. Poor Pretty Eddie fut financé par Michael Thevis, magnat de la pornographie aux affaires louches basé à Atlanta et qui finit en prison pour blanchiment d’argent et meurtre. Il semblerait que David Worth, crédité comme chef-opérateur et monteur au générique, soit le véritable metteur en scène du film. David Worth est une personnalité étonnante du cinéma d’exploitation, qui passa du porno aux films d’action de Jean-Claude Van Damme, comptant à ses crédits aussi bien la photographie de Bronco Billy de Clint Eastwood qu’une série Z post apocalyptique italienne, Le Chevalier du monde perdu.

Poor Pretty Eddie dresse une inquiétante galerie de personnages, du séducteur psychopathe à la vieille maîtresse possessive. Ce petit monde s’autodétruira sous les yeux de la belle captive, à la fois témoin et victime. Le film se permet de nombreuses incartades formelles au-delà du bien et du mal. La première scène de viol bénéficie d’un montage alterné particulièrement choquant, qui fait alterner des images de l’agression à celles de péquenauds observant des chiens en train de s’accoupler. Plusieurs scènes de violence sont filmées au ralenti, vraisemblablement sous l’influence de Sam Peckinpah. Il faut avoir l’estomac solide pour apprécier Poor Pretty Eddie, mais ce cocktail de sadisme, de sexe, d’expérimentation visuelles et de performances d’acteurs se doit de figurer parmi les incontournables du cinéma d’exploitation américain, issu pourtant de ses marges les plus crapuleuses.

 

 

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