Olivier Père

Frankenhooker de Frank Henenlotter

La case trash conclut « en beauté » (façon de parler) son mini cycle sur le thème des réanimateurs de cadavres et autres émules postmodernes du baron Frankenstein avec ce qui restera sans doute comme l’une des variations les plus folles autour du mythe prométhéen et du chef-d’œuvre de James Whale, La Fiancée de Frankenstein : Frankenhooker (1990) de Frank Henenlotter, diffusé sur ARTE dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 juin, à 1h10.

Amoureux des séries Z et cinéphile spécialisé dans le cinéma d’exploitation américain, Frank Henenlotter est un cinéaste new-yorkais dont les films ont perpétué l’héritage de Hershell Gordon Lewis, le pape du gore, et d’autres maîtres du film à petit budget, érigeant en principes l’art du bricolage, des idées tordues et du mauvais goût. Henenlotter possède la particularité de s’être aussi inspiré pour ses films de son expérience personnelle et de sa fréquentation assidue des cinémas de la 42ème rue, où des salles de seconde exclusivité projetaient toutes sortes de film d’horreur et de doubles programmes pornographiques. Henenlotter s’est gavé de films et a côtoyé les habitués de cette rue – junkies, prostituées, clochards, marginaux, pervers et voyous qui sont devenus les héros ou de simples silhouettes de ses films. Basket Case, Brain Damage ou Frankenhooker sont des hommages au cinéma fantastique remplis de citations, mais aussi des témoignages sur l’un des quartiers les plus mal famés de New York dans les années 80 – avant que le maire Giuliani élu en 1994 n’assainisse la ville et ne parte en croisade contre la criminalité. Ces films sont sans doute les derniers d’une généalogie d’un cinéma de genre typiquement new-yorkais exploitant les incroyables potentialités de « la ville qui ne dort jamais » et ne craignant pas de d’aventurer dans ses zones dangereuses et glauques. Parmi les cinéastes contemporains qui ont filmé New York avec le plus d’amour et de constance il y a bien sûr Woody Allen, Sidney Lumet et Martin Scorsese, mais il ne faut pas oublier Abel Ferrara, Larry Cohen, William Lustig, James Glickenhaus et donc Frank Henenlotter, ces peintres des bas-fonds et des rues chaudes de la Grande Pomme.

Brain Damage (Elmer, le remue-méninges) était un film d’horreur sur l’addiction à la drogue, qui tient aussi une place important dans Frankenhooker, sur un mode plus burlesque. Frankenhooker est une histoire d’amour fou dans laquelle un scientifique amateur conserve la tête coupée de sa fiancée – morte par sa faute dans un accident de tondeuse à gazon – en attendant de pouvoir la ressusciter à la manière de Frankenstein. Le jeune habitant du New Jersey se rend dans la 42ème rue pour y rencontrer des prostituées et rapporter le corps idéal nécessaire à sa dulcinée. Il trafique des cristaux de crack surpuissants qui font exploser ceux qui les consomment. Le film s’enfonce dans le délire et le mauvais goût totalement décomplexé avec la longue scène où des putes défoncées au crack explosent sous l’effet de la drogue. L’apprenti savant récupère les morceaux et ramène à la vie sa fiancée, avant de constater que les réflexes professionnels des péripatéticiennes façon puzzle reprennent le dessus sur la personnalité de la sage jeune femme. Ce bref aperçu du scénario de Frankenhooker permettra de se faire une idée du sérieux de l’entreprise, qui ferait passer les premiers films de John Waters pour des modèles de décence et de sophistication. Henenlotter assume son humour potache, son attirance pour la vulgarité et la fabrication artisanale de son film, avec des effets spéciaux dignes d’une fête foraine. Le Grand-Guignol, la nudité et les idées grotesques appartiennent au répertoire d’une série Z parodique, tandis que certains détails plus réalistes ancrent le film dans le New York de l’époque – plans de la 42ème rue la nuit, arrivée du crack comme le montrera aussi Ferrara deux ans plus tard dans Bad Lieutenant.

Frankenhooker © Shapiro Glickenhaus Entertainment/USA

Patty Mullen dans Frankenhooker de Frank Henenlotter
© Shapiro Glickenhaus Entertainment/USA

Le plus bel atout de Frankenhooker demeure son actrice Patty Mullen, pin-up qui avait posé nue dans un numéro de Penthouse avant de décrocher le rôle de la « Frankenpute ». Elle s’y révèle très drôle et ses mimiques faciales, sa démarche inspirées par Boris Karloff sont impayables.

 

Frankenhooker figure parmi les titres d’une nouvelle collection Blu-ray initiée par Carlotta, « Midnight Collection » qui propose pour la première fois en HD plusieurs petits classiques de l’âge d’or des vidéoclubs, ces films d’action ou d’horreur américains à petit budget qui firent le bonheur des adolescents cinéphiles loueurs de cassettes VHS dans les années 80. Une première salve sera disponible à la vente à partir du 6 juillet avec Blue Jean Cop et The Exterminator de James Glickenhaus, Le Scorpion rouge de Joseph Zito et Maniac Cop de William Lustig (écrit par Larry Cohen), suivie le 24 août par Frankenhooker et les trois Basket Case (Frère de sang) réalisés par Henenlotter.

Tous ces réalisateurs se connaissent et appartiennent à la même connexion new yorkaise. La plupart de ces films furent produits par Shapiro-Glickenhaus Entertainment, une compagnie très active à New York dans les années 80 et 90. On en parlera bientôt.

 

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Un commentaire

  1. Regnault dit :

    La « Frankenpute » réanimée, désarticulée criant à tue-tête « chui à vendre » « pas cher les nichons… » Il n’y a rien de plus tordant. Super drôle. Et Zorro et sa performance d’acteur qui atteint des sommets inversés. (le coup de tête est magique). Sans oublier Chartreuse l’aguicheuse. La musique aussi est chouette.
    La pin-up ressemble également dans ses mimiques à Nina Hagen chantant « naturträne », le regard fou.
    Belle surprise. Merci.

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