Olivier Père

Matalo! de Cesare Canevari

Artus propose à la vente début avril dans sa collection de DVD dédiée au western à l’italienne l’un des plus étranges représentants du genre, Matalo! (1970) de Cesare Canevari. Mais sommes-nous encore en présence d’un western ?

La beauté paradoxale du western italien a résidé dans sa porosité et sa faculté à être contaminé, davantage par la proximité du cinéma italien contemporain que par le western américain, trop loin, déjà mort. L’expansion du western italien se situe en effet sur une courte période, la fin des années 60, date à laquelle le cinéma hollywoodien connaît une crise esthétique, conséquente au déclin des studios et à l’apparition de la télévision. Le cinéma européen, et plus particulièrement italien, va s’emparer du western, sans lien possible avec la culture latine, contrairement au péplum, pour en nier les mythes et les thèmes propres (la Frontière, la loi, la civilisation) et le remplir, telle une enveloppe vide, de tout et de n’importe quoi, dans une surenchère délirante et baroque. Le western européen apparaît donc comme un cinéma du fétiche et du symbole qui s’affranchit très vite de son influence américaine pour s’inspirer des grands mythes littéraires (Don Juan, Hamlet, Phèdre, Antigone, l’Odyssée) ou s’imprégner d’une culture ou d’un folklore typiquement latins, ou d’allusions directes à la société italienne. Ainsi, le western italien opère souvent des transpositions audacieuses et dévergondées des genres vivaces en Italie (le mélodrame, la comédie triviale, descendante de la commedia dell’arte) ou des autres sous-genres du cinéma bis (le fantastique – Et le vent apporta la violence, La Horde des salopards; l’horreur – Tire encore si tu peux, Quatre de l’apocalypse), quand il ne se transforme pas en parabole politique, dénonçant la mafia ou l’impérialisme américain.

Quand Matalo! est mis en chantier l’âge d’or du western italien est fini, et le genre tout entier sur le point de mourir, sous les coups parodiques des westerns comiques à la Trinita, et l’arrivée de nouveaux sous-genre transalpins qui recueillent les faveurs du public populaire, comme le giallo ou le polar sécuritaire. Plusieurs westerns italiens notables vont néanmoins être produits dans les années 70, qui ne feront qu’entériner la décrépitude du genre, avec plus ou moins de brio, sur un mode crépusculaire (Keoma, Manaja l’homme à la hache) ou rigolard (Pendez-les par les pieds).

Matalo! est une très curieuse incursion dans le western de l’étrange Cesare Canevari, cinéaste milanais indépendant qui a œuvré toute sa vie dans le cinéma d’exploitation, de l’érotisme soft (Moi, Emmanuelle) au porno swastika (Des filles pour le bourreau). Matalo! accommode les restes fumants du western italien à la sauce psychédélique. La scène d’introduction se déroule sur fond de rock progressif : un desperado, le sourire au lèvre, sur le point d’être pendu sur la place publique est sauvé par l’arrivée de ses complices, avec une fusillade sanglante à la clé. La suite du film a pour théâtre une ville fantôme en plein désert. Des bandits après une attaque de diligence sont livrés à eux-mêmes et font un peu n’importe quoi pendant le reste du métrage. Ils persécutent une vieille femme, propriétaire de la ville ou de ce qui en reste. Ils complotent mollement pour savoir où a été caché le butin. Surtout, ils capturent un étranger et s’amusent à le torturer. Matalo! use et abuse d’effets de mise en scène en vogue au début des années 70. Cadrages tordus, montage épileptique, zooms, ralentis, plages silencieuses, sons stridents, panoramique à 360°…

Lou Castel dans Matalo!

Lou Castel dans Matalo!

Cette accumulation d’agressions visuelles et auditives comble les gouffres d’un scénario famélique, prétexte à étaler le cynisme, l’immoralité et la bêtise de méchants dégénérés. Matalo! n’est pas le seul ou le premier western hippie avec des desperados chevelus avec des vestes en laine de mouton et des colliers de perles, Le Spécialiste de Sergio Corbucci avait ouvert la voie en 1969. Mais Matalo! demeure certainement le western italien le plus bizarre et hallucinatoire jamais réalisé. La folie du métrage culmine avec l’arrivée d’un cavalier solitaire interprété par Lou Castel avec une veste à taffetas brodés et des boomerangs à la ceinture. Capturé par les méchants, attaché en plein soleil, il sera fouetté à coups de chaîne par une brute à moitié débile. C’est son fidèle cheval qui lui sauvera la vie en brisant la main de l’agresseur avec son sabot – scène mémorable filmé au ralenti ! Matalo! se termine par une scène de duel originale où l’étranger, un pacifiste qui ne sait pas tirer au pistolet, utilise ses boomerangs pour mettre son adversaire hors d’état de nuire. On ne saura jamais d’où vient cet étranger malgré de rares et mystérieux dialogues (« Je viens d’un pays ou ceux qui ont peur plongent la tête sous la terre ») bien qu’on puisse présumer qu’il s’agisse de l’Australie. L’autre acteur vedette, Corrado Pani (ancien jeune premier chez Visconti), fait sa réapparition dans le film après avoir été laissé pour mort. Il cabotine comme un malade en crapule décontracté qui philosophe sur Dieu et le Mal dans de longs monologues intérieurs. En plus de ricaner au moindre prétexte il possède aussi le tic agaçant de renifler la poudre sur son arme chaque fois qu’il s’en sert.

Corrado Pani dans Matalo!

Corrado Pani dans Matalo!

Lors de sa très discrète distribution sur le territoire italien, le film provoqua dit-on la colère des spectateurs qui cassèrent leurs sièges. Il devint célèbre tardivement en France grâce à plusieurs programmations à la Cinémathèque française, lors d’occasions diverses. Aujourd’hui on peut voir Matalo! comme une manifestation précoce du « Ruin porn », mouvement artistique récent dans lequel des photographies mettent en scène le déclin de paysages urbains ou industriels, provoqué par la guerre ou la crise économique. Le décor de la ville fantôme de Matalo! – entièrement tourné à Almeria en Espagne – est une ruine, un cimetière, à l’image du western italien que Canevari profane avec fureur et inconscience dans ce film à conseiller aux amateurs d’aberrations cinématographiques.

 

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