Olivier Père

Driver de Walter Hill

L’atelier des Images et Studiocanal viennent de rééditer en blu-ray l’excellent Driver (The Driver, 1978), sur un disque qui propose en compléments un documentaire montrant l’équipe de tournage au travail et des discussions avec Walter Hill et le producteur Lawrence Gordon, et un prologue alternatif (plus explicatif sur les relations entre les personnages et leurs motivations) fort judicieusement coupé au montage.

Au sein d’une filmographie inégale mais sympathique – quelques bons titres et pas mal de nanars – Driver s’avère être le meilleur film de Walter Hill, le plus excitant et original tant sur le plan du concept que de l’exécution.

Driver est un exercice de style autour des figures archétypales du film noir, tenté par l’abstraction, sous influence directe de Jean-Pierre Melville et du cinéma japonais. La scène où le conducteur est innocenté au cours d’une identification de suspects par une joueuse qui l’a pourtant reconnu lors d’un braquage dans un casino provient du Samouraï. La scène est cependant moins vertigineuse que dans le film de Melville puisque l’on apprend plus tard que la jeune femme a été payée pour fournir un faux témoignage – la cupidité caractérise tous les personnages de Driver, en premier lieu son supposé héros, à l’exception du détective mû par un obsession pathologique : coincer l’as du volant coûte que coûte, quitte à employer des moyens illégaux. Driver possède la particularité de ne nommer aucun de ses protagonistes. Bruce Dern est un flic irascible, ses collègues sont des souffre-douleurs régulièrement traités de « connards », Isabelle Adjani est une joueuse, Ryan O’Neal (photo en tête de texte) est parfois interpellé sous les sobriquets de « cow-boy » ou de « driver », etc. Cette anomalie est sans doute un clin d’œil au cinéma de Kurosawa (le garde du corps incarné par Toshiro Mifune dont la profession donnait son titre au film Yojimbo) et de Sergio Leone – l’homme sans nom interprété par Clint Eastwood dans la trilogie des dollars. Elle souligne la dimension générique des « personnages » – plutôt des figures dénuées de psychologie, monolithiques, mais caractérisées par une spécialité, un talent particulier avec lesquels elles se confondent. Walter Hill ne se contente pas de citer ses maîtres de cinéma puisque l’épisode du sac rempli de dollars dans une consigne de gare ferroviaire et de la traque dans un train constitue un décalque d’une séquence fameuse de Guet-Apens de Sam Peckinpah écrit par un certain… Walter Hill. Les morceaux de bravoure de Driver sont, sans surprise, des courses-poursuites en voitures dans les rues nocturnes de Los Angeles et elles ne déçoivent en rien, remarquablement réglées et montées. C’est un film qui se bonifie avec le temps et à chaque nouvelle vision je continue de le préférer à d’autres thrillers américains plus côtés comme Bullitt et French Connection, célèbres eux aussi pour leurs cascades automobiles. Dans une sorte de filiation transparente Driver a de toute évidence influencé Nicolas Winding Refn et son Drive.

Isabelle Adjani dans Driver

Isabelle Adjani dans Driver

Ryan O’Neal, acteur sous-estimé, y est formidable. Un « vrai dur » pour reprendre l’expression du producteur Lawrence Gordon, et un bon choix de casting, plus intéressant que si le rôle avait été offert à Charles Bronson, Clint Eastwood ou Steve McQueen. Isabelle Adjani période Nosferatu (donc sublime), dans l’une de ses rares incartades hollywoodiennes, est fascinante de beauté vénéneuse. Il me semble que l’actrice française à la chevelure de jais a été doublée. Je n’ai pas reconnu sa voix et elle ne possède pas le moindre accent (aucune allusion à des origines étrangères de son personnage dans la scène d’intimidation avec le détective). Mais cette impression reste à vérifier.

 

Driver de Walter Hill

Driver de Walter Hill

 

 

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2 commentaires

  1. ballantrae dit :

    Driver a été sûrement mésestimé mais je lui préfère dans la filmo de W Hill au moins deux titres: The long riders sur le gang des frères James (peut-être LE mythe de l’Ouest qui a inspiré le plus de beaux films de Ford à Dominik en passant par Fuller, N Ray, F Lang) et Southern confort ,survival qui n’est pas sans évoquer Délivrance.
    W Hill est un petit maître efficace qui a tenté (parfois très maladroitement cf l’horrible Extreme prejudice!) de marcher dans les pas de Peckinpah.
    Certains aiment bien Streets of fire et Warriors, je dois avouer qu’ils se diluent un peu dans ma mémoire…
    Il a souvent collaboré avec profit avec le musicien Ry Cooder.
    La stylisation de driver annonce en moins abouti Drive de NWR mais aussi le cinéma de M Mann mais si je comprends aisément que vous le préfériez à Bullitt (qui me semble très surestimé), je ne partage votre avis sur les mérites comparés de French connection et de ce Driver.Celui-ci me semble presque désincarné alors que Friedkin accentue l’effet de réel qui confine paradoxalement à une épure un peu hallucinée.
    Dans mes poursuites auto préférées en dehors de Mad Max 2 et 4 ( assurément dans mon top 10!), il y a French connection,To live and die in LA, Duel, La nuit nous appartient et drive mais pas Driver qu’il me faut revoir sûrement.
    Pour finir, j’ai eu la joie (certes un peu organisée) de trouver sous mon sapin le coffret Sorcerer chez la Rabbia avec le type d’objet que les cinéphiles un peu fétichistes comme nous adorent:le fac similé du scénario du film annoté par WF qui rejoint dans mac ollection celui de Cimino pour Heaven’s gate.Beaucoup de repentirs en couleur, de rectificatifs qu’on devine dictés par les conditions de tournage.
    Sinon, difficile encore de boucler mon top ten 2015 car je n’ai pu encore voir plusieurs films dont Francofonia et Mia madre…je vous laisse donc amorcer le mouvement!

    • olivierpere dit :

      C’est justement le côté désincarné que j’aime bien dans Driver, je trouve que ce goût de l’épure fonctionne mieux, est plus jusqu’au boutiste que dans certains films de Michael Mann (Le Solitaire, Heat) alourdis par l’ajout de scènes psychologiques. C’est vrai que Driver n’a pas grand-chose à voir avec French Connection hormis une scène de poursuite en voitures… Walter Hill n’a sans doute pas l’envergure d’un Friedkin. J’aime bien Sans retour mais son tant vanté Guerriers de la nuit m’a toujours laissé très sceptique (l’adaptation de la mythologie grecque chez des voyous du Bronx aux déguisements carnavalesques est un peu ridicule… mais je n’ai pas revu le film.) Moi aussi on m’a offert le luxueux coffret Sorcerer mais je ne l’ai pas encore ouvert. Je vous recommande aussi le superbe coffret Body Double, autre cadeau de Noël pour cinéphiles fétichistes ! Et, dans un autre registre, celui de OUT 1 de Rivette.

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