Olivier Père

Les Innocents de Jack Clayton

De nouveau en salles depuis le 15 juillet, distribué par Cinéma Action, Les Innocents (The Innocents, 1961) de Jack Clayton est une très belle adaptation – par Truman Capote, avec la contribution de John Mortimer et William Archibald – du roman « Le Tour d’écrou » de Henry James. Le film de Jack Clayton, au style néo-gothique et au noir et blanc somptueux, pratique l’art de la suggestion dans le respect de l’écriture de James et semble une réponse aux productions de la Hammer qui faisaient sensation à l’époque, et dans lesquelles horreur rimait avec couleur, celle du sang de préférence. La mise en scène de Clayton, solidement épaulée par le sens du cadre et de la composition visuelle de son directeur de la photographie Freddie Francis, investit un large manoir dans la campagne anglaise. Par de subtils mouvements de caméra, des jeux d’ombre et de lumière, de magnifiques et longs fondus enchaînés Clayton et Francis traduisent l’ambiguïté d’un récit naviguant en permanence entre rêve, illusion, fantasme et subjectivité – le film tout entier adopte le point de vue de Miss Giddens, bouleversée par des apparitions et des signes qu’elle est la seule à percevoir.

A la fin du XIXème siècle, Miss Giddens (Deborah Kerr), une institutrice, est chargée d’éduquer Flora et Miles, deux enfants, dans un vieux manoir. Elle découvre bientôt que ces derniers sont tourmentés par les fantômes de deux personnes décédées quelque temps auparavant…

Deborah Kerr dans Les Innocents

Deborah Kerr dans Les Innocents

La modernité du film cerveau de Jack Clayton, au-delà de ses brillants effets photographiques, se situe dans la description de la névrose de son héroïne. La même année que L’Année dernière à Marienbad qui transformait aussi une vaste demeure en labyrinthe mental, Les Innocents est un film sur la hantise d’un lieu par une passion choquante et scabreuse – la relation sadomasochiste entre le valet Quint et la précédente préceptrice – produisant un effet violent sur une femme peu habituée ni aux plaisirs des sens ni aux dimensions écrasantes d’une architecture monumentale (comme dans tout bon film anglais qui se respecte les différences de classes y jouent un rôle primordial.)

Histoire de fantômes en surface, Les Innocents dresse avant tout le portrait d’une femme sexuellement refoulé, secrètement amoureuse de son employeur (joué par Michael Redgrave le temps d’une scène au début du film, figure d’une virilité fuyante) et troublée par des apparitions spectrales qui davantage que l’effroi qu’elles provoquent révèlent d’inavouables événements passés. Film sur la corruption – fantasmée ? – de jeunes enfants qui auraient assisté et peut-être participé à des ébats pervers, et subi l’influence d’un sinistre individu, Les Innocents capte la détresse d’une vieille fille débordée par ses émotions, sous l’emprise d’un lieu qui réveille ses désirs sensuels et maternels. L’atmosphère unique des Innocents, la magnifique interprétation de Deborah Kerr toujours géniale dans l’expression de tourments intérieurs sous le vernis de la bienséance en font un film inoubliable et perturbant, dont l’éclat dépasse les limites du genre fantastique.

Dix ans après la réalisation des Innocents, Michael Winner va imaginer un « prequel » au film de Jack Clayton, qui explicite la relation sadomasochiste entre le palefrenier Quint et la jeune gouvernante Miss Jessel, sous le regards complice des enfants de la propriété. Sadique et brutal, conforme au maniérisme des films les plus inspirés de Winner, Le Corrupteur (The Nightcomers) est une véritable entreprise sacrilège envers Jack Clayton et surtout Henry James, qui visualise tout le contenu sexuel et violent suggéré dans « Le Tour d’écrou. » Il n’en demeure pas moins un titre emblématique d’un certain cinéma décadent – et fascinant – des années 70, dominé par l’interprétation monstrueuse de Marlon Brando, entre le génie et le ridicule absolus.

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