Olivier Père

Why Don’t You Play in Hell? de Sono Sion

Luminor et Optimale éditent en DVD cette semaine le sensationnel Why Don’t You Play in Hell? (Jigoku de naze warui, 2013) de Sono Sion déjà disponible en supplément du numéro de mars de la revue Mad Movies.

Il est étonnant de constater que Sono Sion, contrairement à Takashi Miike qu’il égale presque en prolificité, n’a pas dépassé le statut de cinéaste underground réservé aux amateurs de curiosités filmiques, du moins hors des frontières du Japon. Nous l’avions découvert sur le tard avec l’excellent Guilty of Romance diffusé en 2013 sur ARTE, avant de visionner le film qui l’avait fait remarquer sur la scène internationale en 2001, Suicide Club, et quelques autres. Poète avant d’être cinéaste, pourfendeur des règles et des genres populaires, Sono Sion est un auteur inclassable, un artiste adepte du happening cinématographique, même si l’étrangeté et un imaginaire foutraque semblent dominer une filmographie capable se réserver aussi des plages de tranquillité et de relatif classicisme. The Land of Hope sur la catastrophe nucléaire de Fukushima, l’un de ses films les moins intéressants selon nous bénéficia pourtant d’une distribution en salles en France sans doute à cause de son sujet, tandis que Suicide Club ou Love Exposure, beaucoup plus enthousiasmants et représentatifs de son style déchainé et baroque, durent se contenter d’une sortie DVD. C’est également le cas de Why Don’t You Play in Hell?, qui confirme que Sono Sion, loin de s’assagir, est toujours le grand cinéaste punk du cinéma japonais, qu’il n’a pas froid aux yeux, sans pour autant sombrer dans la débilité trash et la provocation hideuse de certaines productions déviantes nippones.

Why Don’t You Play in Hell? est un film hors normes sur le thème de l’amour passionnel du cinéma, avec de nombreux éléments satiriques qui critiquent de l’intérieur la sous-culture pop, un peu à la manière d’un Frank Tashlin. L’interminable carnage final, au cour duquel deux gangs rivaux de yakusas s’entretuent devant les caméras d’une équipe de tournage, avec des hectolitres de sang déversé et des démembrements au sabre renvoie aux films de Kinji Fukasaku des années 70 et aussi à leurs parodies popularisées par Miike, Tarantino (Kill Bill) et quelques autres. L’originalité de Sono Sion ne consiste pas à se complaire dans l’excès et l’outrance, mais à proposer un méta film sur la violence et le cinéma, en pointant du doigt la dimension quasi domestique des images dans notre vie et la fascination qu’elles exercent sur nous, comme cette publicité au début du film dans laquelle une petite nymphette gesticule sur une chanson stupide. A l’opposée de ces images de fabrication industrielle porteuses d’une séduction obscène, les jeunes héros du film veulent produire un « cinéma guérilla », vénèrent le 35mm et se réunissent dans une salle de cinéma désaffectée, suscitant l’incompréhension de leur maigre auditoire. Le cinéma et le désir du cinéma chez les masses, remplacés par d’autres formes de divertissements, est mort avant la réalisation de leurs rêves. Why Don’t You Play in Hell? surprend aussi bien pour son invention visuelle que pour l’ambition de son scénario, qui mêle sur une dizaine d’années plusieurs personnages appartenant aux mondes pour le moins éloignés du cinéma underground et la pègre de Tokyo. Un collectif de jeunes adolescents apprentis cinéastes, les « Fuck Bombers » font le serment de révolutionner l’art cinématographique. Dix ans plus tard ils ne sont parvenus qu’à mettre en boîte une bande annonce d’un nanar d’action avec des ninjas, sans jamais trouver de financement pour le réaliser. Pendant ce temps un chef de clan doit à la fois faire face à ses ennemis yakuzas, à la sortie de prison de sa femme après avoir purgé une peine de dix ans pour le meurtre sauvage de ses agresseurs et à la disparition de sa fille, une starlette délurée de la J-pop. Les péripéties délirantes du film semblent s’organiser pour permettre un calembour visuel qui résume le propos de Sono Sion, déjà illustré avant lui par d’autres cinéastes postmodernes tels que Wim Wenders (L’Etat des choses) ou Abel Ferrara (Snake Eyes) : « to shoot » en anglais, signifie à la fois filmer avec une caméra et tuer par balles. L’acte d’enregistrer des images et celui de tirer des projectiles mortels peuvent être confondus à l’écrit mais aussi dans la réalité – et dans un film, avec un appareil de prise de vues qui peut se confondre ou se joindre à une arme à feu, et transformer l’objet filmé – normalement objet de désir ou d’intérêt – en cible. De cette constatation linguistique Sono Sion ne tire pas une réflexion mortifère sr la disparition du cinéma (Wenders) mais un spectacle ravageur et iconoclaste, qui débouche sur une fuite en avant, exaltée et dérisoire. Avec Why Don’t You Play in Hell? Sono Sion invente le nihilisme fun.

 

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