Olivier Père

Fat City de John Huston

Une édition Blu-ray + DVD + livre… Wild Side ne ménage pas sa peine pour nous permettre de revoir ou de découvrir pour la première fois en HD et dans des conditions optimales le beau film de John Huston Fat City.

Après sa présentation au Festival de Cannes Fat City est sorti en France en 1972 sous un titre d’exploitation tombé en désuétude, La Dernière Chance, curieux hasard si l’on considère que Huston abandonna le tournage des Complices de la dernière chance (The Last Run) pour se consacrer à ce film qui compte sans nul doute parmi ses plus personnels, et ses meilleurs. Et que Jeff Bridges deviendra une vedette grâce au film de Peter Bodganovich sorti quelques mois avant celui de Huston, La Dernière Séance. Après un décennie très erratique marquée par la déroute commerciale de la plupart de ses films, de qualité très inégale, Huston à l’orée des années 70, soit au moment du triomphe du Nouvel Hollywood et de cinéastes qui ont la moitié de son âge, décide de s’atteler à un projet tourné loin des studios et du star system, l’adaptation d’un roman très remarqué sur le monde de la boxe, que le réalisateur pratiqua dans sa jeunesse : Fat City de Leonard Gardner.

Dans un petit bled de Californie ravagé par la pauvreté, Stockton, Billy Tully (Stacy Keach, excellent comme souvent), un ancien boxeur devenu alcoolique après le départ de sa femme, mène une vie de clochard. Il erre de bars en chambres d’hôtels minables, contraint de travailler dans les champs à la récolte des fruits et des légumes, payé à la journée avec d’autres miséreux.

Stacy Keach dans Fat City

Stacy Keach dans Fat City

Sur le chemin de sa déchéance il croise Ernie Munger (Jeff Bridges, alors inconnu), un jeune boxeur amateur avec qui il se lie d’amitié. Il accepte de l’aider à s’entraîner et lui recommande son ancien coach. Billy reconnait en Ernie le jeune sportif prometteur, mais au talent incertain, qu’il fut dans un passé pas si lointain. Vieillard précoce, Billy n’a pas encore trente ans quand le film débute. Il en paraît vingt ans de plus.

On le sait John Huston est le cinéaste de l’échec, thématique un rien galvaudée mais qu’il a illustré dans bon nombre de ses films les plus importants. L’échec d’antihéros aventuriers prêts à tout risquer pour la fortune peut prendre une dimension picaresque dans Le Trésor de la Sierra Madre ou même épique dans L’homme qui voulut être roi. Ici il est filmé au ras du bitume et du caniveau, dans un style hyperréaliste. Les films sur la boxe sont nombreux mais ils préfèrent en général s’intéresser aux champions, réels ou imaginaires. Fat City est un film sur le prolétariat de la boxe, ces sportifs semi-professionnels qui n’accèderont jamais à la gloire. Le passage le plus poignant de ce film sur les sans-grades du « noble art » montre l’adversaire de Billy pour son retour sans lendemain sur le ring : un Mexicain qui arrive et repart en bus de l’autre côté de la frontière, sans dire un mot dans son costume du dimanche, et qui pisse le sang dans les toilettes de sa chambre d’hôtel avant le combat. Inoubliable de concision et de vérité, et bouleversant.

Fat City contient aussi des scènes poignantes sur le couple formé par Billy et une jeune poivrote, Oma, elle aussi abimée avant l’âge par l’alcool et la mouise. Des scènes de tendresse mais surtout de violence d’un réalisme extrême, portées par les interprétations impressionnantes de Stacy Keach et de Susan Tyrrell (photo en tête de texte), âgée seulement de vingt-six ans au moment du tournage mais déjà bien déglinguée – l’actrice à la forte personnalité connaîtra une carrière atypique et underground, jouant chez Andy Warhol, Pau Verhoeven, Marco Ferreri ou John Waters, entre autres.

Stacy Keach et Jeff Bridges

Stacy Keach et Jeff Bridges

Il faut saluer la photographie audacieuse de Conrad Hall qui restitue à la perfection les ambiances des bars plongés dans la pénombre ou de chambres miteuses, ou des rues misérables brûlées par le soleil californien. La conclusion du film, devenue célèbre, marque les retrouvailles accidentelles un soir entre Ernie et Billy, ivre mort dans la rue. Les deux hommes vont prendre un café, ils discutent au comptoir et contemplent le désastre, présent et à venir, de leurs existences. Billy se retourne, les sens brouillés par l’alcool, et l’image, en vision subjective, se gèle inexplicablement sur les clients du bar et des joueurs de billard. Le vieux Huston, en quelques plans fugaces mais inoubliables, rejoint les expérimentations modernistes d’un Monte Hellman (un temps envisagé, avant que John Huston ne s’en empare, pour adapter le roman Fat City à l’écran).

Fat City est traversé par la ballade country « Help Me Make It Through the Night » composée et chantée par Kris Kristofferson, magnifique chanson qui participe à la tristesse ontologique du film et achève d’en faire l’un des chefs-d’œuvre trop méconnus du cinéma américain des années 70.

 

 

 

Les Dimanches de Ville d'Avray

Les Dimanches de Ville d’Avray de Serge Bourguignon

Saluons une nouvelle fois le travail de Wild Side qui en plus de Fat City édite d’autres beaux films en novembre notamment dans sa bien nommée collection « Les Introuvables » : (Cybèle ou) Les Dimanches de Ville d’Avray de Serge Bourguignon que nous n’avions jamais vu. Au mois de mai Harmony Korine, en répondant à notre questionnaire des meilleurs films français selon les cinéastes étrangers, le plaçait au sommet de sa liste. Choix à moitié surprenant si l’on sait que ce premier long métrage réalisé en 1962 par un ancien reporter a bénéficié, dès l’époque de sa sortie, d’une bien meilleure réputation aux Etats-Unis qu’en France, remportant même l’Oscar du meilleur film étranger. Cette histoire d’amour platonique entre un homme enfant traumatisé par la guerre et une enfant abandonnée par son père dans un pensionnat de banlieue baigne dans une atmosphère poétique, soulignée par la musique de Maurice Jarre et une superbe image en noir et blanc, qui la rapproche des premiers films de Georges Franju davantage que du réalisme des auteurs de la Nouvelle Vague. Serge Bourguignon ne transformera pas ce coup d’essai et ne réalisera que deux autres films avant de disparaître des radars. Dans un entretien proposé en bonus il revient longuement sur la production, la réalisation et la réception de ce long métrage atypique du cinéma français, à redécouvrir.

Wild Side propose également Le Prête-nom (The Front, 1976) de Martin Ritt sur les scénaristes mis sur liste noire durant le maccarthysme avec Woody Allen seulement acteur pour une fois mais dans le rôle titre, et Règlement de comptes (The Big Heat, 1953), l’un des chefs-d’œuvre de la période américaine de Fritz Lang, accompagné par un livre du grand critique Jean Douchet qui en analyse en détail les vingt premières séquences. Dans ce film noir extrêmement violent le cinéaste allemand poursuit ses questionnements sur la morale et la culpabilité, en montrant ici le désir de la vengeance et son impossibilité. En lutte contre la corruption dans une petite ville américaine, un flic démissionne de la police afin de mener sa propre enquête sur l’assassinat de sa femme, morte à sa place dans l’explosion de sa voiture. A revoir absolument, pour Glenn Ford, Gloria Grahame défigurée par du café bouillant et Lee Marvin en gangster sadique, et surtout pour la mise en scène implacable et géniale de Fritz Lang.

Règlement de comptes de Fritz Lang

Règlement de comptes de Fritz Lang

 

 

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