Olivier Père

Another Year de Mike Leigh

ARTE diffuse lundi 1er septembre à 20h50 Another Year (2010) de Mike Leigh. Another Year ressemble à l’aboutissement d’une œuvre et d’une méthode, élaborée au fil des films depuis le début des années 70 et qui fonctionne à plein régime. Cette méthode concerne surtout le travail très particulier de Mike Leigh avec sa fidèle troupe de comédiens, fait de répétitions et de préparation. Presque tous les acteurs de Another Year ont déjà fait des apparitions plus ou moins importantes dans les films précédents de Mike Leigh. Les amateurs de Mike Leigh sont donc en terrain connu. Another Year est l’un des films les plus passionnants du cinéaste anglais. Il y a dans Another Year des choses qu’on a la certitude de voir et de comprendre mais aussi d’autres qui sont beaucoup plus complexes et ambigües. Another Year n’est pas un film sur la bonté ou sur la philanthropie mais au contraire sur le malheur, la souffrance, l’aliénation et la dépendance aux autres. La révélation du sens du film survient à la toute fin seulement, lors de sa magistrale dernière séquence. Le film est encadré par deux séquences, un prologue et un épilogue qui nous éclairent sur sa signification. Il débute sur le visage d’une femme d’un certain âge et dépressive (Imelda Staunton l’interprète principale de Vera Drake.) Ce personnage va disparaître du film, on ne le voit qu’au début lors de deux scènes d’entretien. En gros plan, face à la camera, elle répond aux questions d’un médecin ou d’un psychologue. On perçoit la détresse d’une femme prisonnière d’une existence qu’elle voudrait changer mais c’est impossible. Cette impasse va être le sujet du film décliné sur plusieurs personnages, jusqu’à la scène finale d’un repas où la camera s’attarde sur le visage bouleversant de Mary, interprétée par une actrice géniale, Lesley Manville.

Lesley Manville dans Another Year

Lesley Manville dans Another Year

Another Year est un film où les personnages secondaires sont les plus importants, en particulier celui de Mary, l’amie malheureuse du couple vedette formé par Tom et Gerri. Mary est le cœur du film et lui donne ses véritables sens et l’intérêt. Mike Leigh en est parfaitement conscient, même si cela va à l’encontre d’une première impression de spectateur ou d’une vision superficielle du film. Dans un entretien publié dans la revue américaine « Film Comment » Mike Leigh semble en désaccord avec certaines théories ou opinions exprimées au sujet de Another Year selon lesquelles le film montrerait finalement le couple de Tom et Gerri comme des personnages pas si sympathiques, philanthropes et bienveillants que cela. C’est pourtant notre lecture du film puisque ce bonheur n’est pas érigé en modèle. C’est plutôt un fonctionnement un peu mesquin, mais qui apparait comme un modèle et un refuge, comme un repaire pour les deux personnages en détresse du film – Mary et Ken, qui sont des amis de Tom et Gerri et qui s’accrochent à eux, admiratifs et envieux de cette vie de couple faite de complicité, de stabilité (Tom et Gerri sont mariés depuis vingt ans), d’équilibre. Cet équilibre est montré dans le film par l’intermédiaire du rythme de saisons, des activités de jardinage, qui offrent la vision d’une existence extrêmement réglée, ordonnée et harmonieuse.

Mais on peut aussi estimer que ce couple « parfait » adopte à certaines occasions une attitude très condescendante, presque méprisante et donneuse de leçons à l’encontre de ceux qui sont à la recherche du bonheur et de l’amour, qui souffrent de solitude, et dont la vie ressemble à un gâchis. Il y a chez eux une forme d’autosatisfaction et de complexe de supériorité dans ce besoin de fréquenter exclusivement des amis un peu paumés et même idiots, pour se mettre en valeur par rapport à eux. Another Year devient un film sur la dépendance affective. Mary est totalement dépendante de Tom et Gerry. Quand la fiancée prend sa place, Mary n’existe plus. Mike Leigh pratique un cinéma psychologique mais aussi un cinéma de la cruauté. Mike Leigh montre la cruauté des rapports sociaux, des relations de domination et de pouvoir dans la vie de tous les jours. Another Year a été décrit comme une tranche de vie, une chronique, un film de la banalité et du quotidien, mais cela n’empêche pas Mike Leigh de parler de choses extrêmement fortes et importantes qui constituent le ciment des relations entre les hommes et les femmes.

 

Another Year est disponible en Replay sur ARTE+7.

 

 

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Un commentaire

  1. coat dit :

    La banalité mal dans les rapports sociaux …

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